Céline Roos

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Une nouvelle: La vie secrète de M. Sourire

Les dernières heures de cours de la journée étaient terminées dans les salles de classe de l’établissement quand un petit homme dans la soixantaine se présenta à la loge du gardien après avoir sonné pour se faire ouvrir le lourd portail. Il était vêtu d’un imperméable assez épais, son cou était protégé par un foulard croisé et il tenait à la main le chapeau de feutre qu’il avait enlevé pour se présenter.

— Je suis attendu par le chef d’établissement. Pourriez-vous me dire où se trouve son bureau?

Sa voix, pensait-il, dénotait sa provenance britannique. La dame à la réception se leva, lui montra qu’il devait prendre l’escalier en face de l’entrée et lui indiqua que le bureau du secrétariat se trouvait juste au-dessus de l’endroit où eux-mêmes étaient en ce moment. Il la remercia courtoisement et s’avança vers l’escalier, monta les marches et s’approcha de la porte désignée en regardant autour de lui avec une curiosité gourmande. Il répéta à la secrétaire qu’il était attendu chez le chef d’établissement et il fut rapidement introduit dans le saint des saints. La proviseure Madame Plante l’invita à s’asseoir et lui dit:

— Bonjour Monsieur Sourire! Vous m’avez été hautement recommandé par ma collègue, Madame Smith, du Lycée Entente Cordiale. Dès l’arrivée de Mme Liant, l’inspectrice d’anglais, nous allons nous rendre en salle du conseil où les professeurs de votre discipline nous rejoindront.

Loupe – photo par Kenpei (Wikimedia Commons)

D’une voix déférente et douce, le buste légèrement courbé, Smiley prit la parole, le visage souriant.

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Qu’est-ce qui fait avancer une histoire ?

Dans un entretien avec Richard Ford par Manuel Carcassonne dans La Revue des Deux Mondes de mai 2014, un passage m’a intéressé, p. 23 :

« […] il y a une phrase d’Emerson […] dans laquelle il dit essentiellement que le pouvoir s’arrête au point d’inactivité et que le pouvoir réside là où vous passez d’un stade antérieur au stade suivant. Le pouvoir réside là où vous sautez une brèche, en quelque sorte. Donc je pense toujours que quand je fais en sorte qu’un de mes personnages traverse une frontière, non seulement j’accélère quelque chose, je sens le pouvoir dans ce mouvement, mais cela devient encore une fois le sujet du livre en soi. Ce que j’ai compris, c’est que quand on traverse une frontière, par exemple pour arriver au Canada, il se produit quelque chose de fort. »

Je me suis amusée en lisant cet entretien car je sentais qu’en répondant aux questions un peu intellectualisantes Richard Ford essayait régulièrement de montrer que dans son roman il se passait aussi des choses, que ce n’était pas un livre ennuyeux. J’ai aussi souri à cette idée de l’accélération au moment de la traversée de la frontière. J’en ai eu une vision de jeu vidéo : vous passez là et vous obtenez subitement des points de force de motricité, un pouvoir presque tangible et dans un jeu vidéo, il serait probablement symbolisé par un icône tel un sceptre ou des éclairs de Zeus, quelque chose de la sorte.

J’ai connu ce sentiment intense dans ma jeunesse lorsque je fermais une porte derrière moi et que je m’en allais vers une destination qui pouvait même être encore vague. Je ne la traduisais pas par le terme de pouvoir mais de bonheur, de liberté, de renouveau de ma vie.

Générateur d’énergie au Brésil – Photo par Ronaldo Morgado Segundo (Wikimedia Commons)

Et en fait, j’arrive là au sujet qui m’intéresse : qu’est-ce qui fait avancer les récits de fiction que l’on écrit ? La question serait d’ailleurs valable aussi pour des autobiographies si l’on veut que le lecteur garde de l’intérêt pour ce qu’il lit et poursuive sa lecture jusqu’à la fin.

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Une nouvelle: Hannah et après

Il va falloir que je trouve une nouvelle activité, et surtout un salaire, se dit Hannah, assise dans l’autobus, qui lui semblait douillet. Enfin pas l’autobus lui-même. Il n’avait rien de spécial mais il avait le mérite d’exister et de l’emmener où elle le voulait, une fois qu’elle était à Strasbourg. Quelque chose de matriciel, de la mère, qui lui donnait l’impression de se sentir protégée. Mais c’était une blague ! Elle était protégée tant qu’elle acceptait de passer d’un stage à l’autre, sans réel salaire, sans possibilité de faire des projets à long terme. Tu parles d’une protection. Ça ne fait rien, elle se sentait bien, mais préoccupée : son stage allait finir à la fin du mois et elle se retrouverait à nouveau au chômage, à 25 ans, et toutes ses dents, et quelques années d’études, et de stages. La plupart du temps, elle avait pu trouver des stages dans le domaine de ses études : l’économie solidaire et familiale. Mais là, l’économie solidaire et familiale, elle allait devoir commencer à l’appliquer à elle-même. Elle avait dû retourner vivre chez sa mère. La honte et la poisse. Elle n’avait rien contre sa mère qui était sympa de la laisser habiter avec elle. Puis elle en était sûrement contente, et elle préférait surement l’avoir chez elle que partie en stage dans un pays à l’autre bout du monde. C’était elle-même qui en avait marre. Puis, elle devait probablement lui coûter de l’argent à sa mère.

Jeune Femme Peignant – Pierre Bonnard (domaine public)

Elle voulait absolument devenir indépendante dans les faits, pas seulement dans sa tête. Le premier boulot que je vois, je le prends, même chez McDo. Non, pas ça quand même ! Sa mère lui avait raconté qu’elle faisait des boulots intérimaires en passant par Manpower autrefois, des boulots de bureau. Il fallait aller prospecter du côté des boîtes intérimaires. Tant pis si ce n’était pas sa branche, il fallait bouger, arriver à se payer son propre logement.

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Les Arts de la Fiction et le Suspense

The Art of Fiction (1983) par John Gardner (1933 – 1982)

Les derniers temps, il m’est arrivé de parler du livre portant le titre The Art of Fiction (1983), écrit par John Gardner (1933 – 1982) qui n’est pas l’auteur de quelques romans de James Bond mais son homonyme américain, écrivain et professeur d’écriture créative (il a été le professeur de plusieurs écrivains renommés dont Raymond Carver). Malheureusement, cet ouvrage n’a pas été traduit en français. Il s’adresse principalement à ceux qui veulent apprendre les techniques d’écriture comme l’indique son sous-titre : Notes sur le métier à l’intention des jeunes écrivains.

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Au début de l’histoire …

Les derniers jours, pour une raison que je ne m’explique pas, j’ai eu du mal à poser quoi que ce soit sur mon blog. Me voici de nouveau à mes débuts.


DIDEROT : (1765 – 1784) (domaine public)

Et, puisque je parle de débuts, et que les derniers temps j’avais une sorte d’obsession à propos des incipits, je vais en parler aujourd’hui. J’ai longtemps hésité. Pourquoi ? D’abord, parce que le mot incipit est un de ces mots savants avec lesquels on torture gentiment les élèves au collège et au lycée, alors que, dans le fond, les mots début ou commencement feraient aussi bien l’affaire.

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Une nouvelle: le Tableau du Temps

Double inspiration aujourd’hui pour l’écriture de ce petit texte de fiction: d’une part la suggestion « de l’inconnu de soi-même vu par un.e autre » dans l’atelier d’hiver du Tiers-Livre, d’autre part la suggestion « écrire une nouvelle à partir d’un tableau » du forum Zodiac.

Le Tableau du Temps

Da Ponte. Les Fileuses. Atelier de Jacopo Bassano [Public domain]

Assise dans le salon, elle leva son regard vers le tableau du grand-père, l’arrière-grand-père à vrai dire. Mais on disait toujours le tableau du grand-père. Ce devait être un souvenir de ce qui se disait du temps où son père vivait. D’ailleurs, il ne l’avait pas connu, son grand-père. Il était né bien après la mort du premier. Ce tableau datait de 1900 à peu près. Il était l’œuvre d’un maître local dont elle ne se souvenait plus du nom.

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Nathaniel Hawthorne, un écrivain solidaire des femmes

Je ne sais si c’est l’actualité ou mon histoire, ou celle de la plupart des femmes, mais je pense à Nathaniel Hawthorne (1804 – 1864) et à l’un de ses romans The Scarlet Letter  (1850): La Lettre Écarlate en français.


Photographie de Nathaniel Hawthorne
par Mathew Brady – Library of Congress, Public Domain

Cet auteur m’a toujours paru extraordinairement sympathique, peut-être car je lui suis reconnaissante d’avoir manifesté une certaine solidarité pour les femmes, cette solidarité qui a cruellement manqué au fil des siècles sur toute la planète. Si les Français connaissent relativement peu cet auteur contemporain de Melville, il est considéré aux États-Unis comme un des plus grands romanciers américains. Nathaniel Hawthorne était le descendant d’un des juges qui avaient officié lors du célèbre procès des sorcières de Salem et le seul parmi eux qui n’avait jamais manifesté de regrets.

Ressentant de la culpabilité à la place de son ancêtre, Hawthorne a tenté d’une certaine façon de payer sa dette héritée en écrivant ce roman et d’autres romans et nouvelles où il a peint le puritanisme dont il a dénoncé l’hypocrisie et l’intransigeance.

La Lettre Écarlate

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Échecs au Collège Marshall (une nouvelle: suite et fin)

Le mercredi après-midi, Lise avait deux heures de cours au lycée avec une classe mixte de BTS pour le Magna. Il s’agissait de BTS comptables, de managers d’unités commerciales et d’assistants de gestion de petite et moyenne entreprise. Cela lui donnait l’occasion d’apercevoir au passage des collègues du lycée où elle avait travaillé pendant quatre ans puisque les cours du Magna (formation continue pour les adultes) se déroulaient dans son établissement de rattachement administratif.  Ce jour-là, arrivée près d’une heure en avance, elle avait fait ses photocopies puis s’était assise en salle des profs. Lionel vint la saluer. Professeur de lettres, il était aussi le représentant de son syndicat. Elle lui dit qu’elle était contente d’avoir obtenu une appréciation favorable du proviseur du lycée à son dossier d’avancement par liste d’aptitudes.

Il lui répondit avec un petit sourire et un haussement d’épaules simultané qu’un avis favorable n’aurait pas de poids. Cela ne suffirait pas à obtenir un avancement en grade.
— Je sais bien mais cela me sera utile. Si je suis forcée d’entamer une procédure pour discrimination, il sera plus difficile de m’objecter des arguments d’incompétence ou autres.

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Échecs au Collège Marshall (une nouvelle: 1er épisode)

— Allez, on termine cette partie. N’oubliez pas de vérifier que toutes les pièces sont là en les rangeant dans les boîtes !
— Oh, pourquoi on termine si tôt, aujourd’hui ?
— J’ai une petite réunion avec les autres profs. Allez, dépêchez-vous ! On se revoit la semaine prochaine !

Les membres du club d’échecs du Collège Marshall étaient des élèves de la 6ème à la 3ème. L’âge n’augurait pas de leurs succès échiquéens. Dès l’ouverture du club, ils s’étaient montrés enthousiastes. Ceux qui étaient tout à fait débutants à leur arrivée avaient rapidement maîtrisé la règle du jeu et un grand tournoi interne avait pu débuter. Les joueurs d’échecs y participaient après les premières vingt minutes de la séance consacrée à une démonstration au tableau parfois suivie d’exercices sur des diagrammes ou sur les échiquiers. Pour l’instructrice d’échecs, Lise Dubost, tout ceci était réjouissant.

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Thème par Anders Norén | Réalisation Nicolas Bourbon

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