Céline Roos

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Une nouvelle : La Voiture du Gérant de Vente (troisième partie et fin)

La première partie ici

La deuxième partie ici

Au déjeuner

À la pause de midi, même s’ils avaient fini de manger, les vendeurs ne se précipitaient pas chez les clients qui n’auraient pas vraiment apprécié. Ils attendaient pour arriver aux environs de 2h sur le secteur. Au bout d’un moment, Jean s’éloigna disant qu’il reviendrait les chercher. Ils se dirent qu’il allait probablement faire un petit somme dans la voiture. Ils papotèrent et finirent par revenir au sujet de Jean. Sophie lui demanda :

— Alors, quel est le trait de caractère que tu détestes chez les autres ? D’ailleurs, ça me fait penser à Jean, cette question. Honest, il est cool et il y a des boss pires que lui, mais des fois, j’aimerais qu’il soit moins secret. Quand il ne veut pas nous dire quelque chose, y a pas moyen de lui tirer les vers du nez.

— Franchement, je ne le connais pas bien, mais pour l’instant, je le trouve assez correct, Jean. Moi, ce que je n’aime pas chez les autres, c’est quand ils sont racistes. C’est un défaut qui me débecte. Et toi, José ?

— Vous allez rire ! Vous savez pas la blague que je lui ai faite à Jean ?

— Naan, raconte !

— Non, non. Une autre fois. Moi, ce que je n’aime pas chez les autres, c’est les coincés.

Quartier résidentiel de Longueuil au Canada (Google maps)

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Une nouvelle : La Voiture du Gérant de Vente (deuxième partie)

Lire la première partie

La Française

Ce métier de vendeuse, elle ne l’avait pas vraiment choisi sur un coup de tête. Il est vrai qu’elle avait été recrutée par un beau parleur dont elle avait admiré le bagout, mais elle avait trouvé certains de ses arguments assez convaincants et elle avait lu pour se persuader de l’utilité des métiers de la vente. Elle avait en effet certains aprioris contre tout ce qui touchait au commerce. C’était une histoire familiale : ses parents conservaient de la rancœur pour le rôle qu’avaient tenu certains commerçants pendant la guerre de 39-45.

Dans ce premier job de vente, pour les encyclopédies Graber, elle s’était fait proprement arnaquer, comme ses collègues. Elle avait tenu là six mois, avant de démissionner et de contacter Québec Lire. Sachant que toutes les compagnies recherchaient des vendeurs, elle avait même eu le culot de leur annoncer qu’elle ne commencerait pas à travailler avec eux avant d’avoir pris un mois de vacances. Ils n’avaient aucun intérêt à le lui refuser. Elle leur serait utile tant qu’elle n’aurait pas l’impression de voler le client.

Quartier résidentiel à Longueuil (Google maps)

Il est vrai qu’elle s’éloignait de ses matières préférées: les maths, la littérature et le jeu. La Française s’était sentie trop indisciplinée pour passer ses années de jeunesse assise sur les bancs d’une fac et n’avait pas fait d’études. De nature optimiste, elle avait toujours été convaincue qu’elle réussirait à mener une vie intéressante quelle que soit sa voie. Sa vie affective la confortait moins mais elle en avait déjà assez vu pour se dire qu’elle ne comptait pas y placer ses priorités.

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Une nouvelle : La Voiture du Gérant de Vente (première partie)

Une de mes sources d’inspiration pour la nouvelle que je vais présenter ici en trois épisodes a été un texte de François Bon : Ne coupe pas ton moteur, Joe ! J’y ai répondu assez littéralement comme vous allez le lire.

La Voiture du Gérant de Vente (première partie)

Ce jour-là, elle reçut le coup de fil à 6h30 du matin.

— Et alors ? On ne se réveille pas ? C’est l’heure ! 

— Si, si ! Je suis prête. Je vous retrouve où ? 

— On est déjà là. Tu verras la voiture en bas de chez toi. 

— D’accord, j’arrive ! 

Quelques moments d’animation affolée, faire son sac, ne pas oublier le pad de vente qui lui avait déjà une fois été bien utile pour bloquer l’assaut d’un chien. Puis chercher la clef pour fermer la porte de sa chambre et dévaler les escaliers en faisant gaffe à ne pas se casser la figure, surtout sur les premières marches, celles du haut qui menaient à sa chambre au niveau grenier.

L’arrivée au rez-de-chaussée, l’ouverture à l’air libre. Elle regarda autour d’elle et vit à l’entrée de la cour de l’immeuble une voiture, pas la même que d’habitude. Était-ce bien eux ?


Peugeot 401 – Musée Peugeot Sochaux (Photo par Arnaud 25 – Wikimédia Commons)

Eux, c’était l’équipe de vente : Jean Brady, le gérant de l’équipe – il était daltonien, José, un gars qui affichait avec verdeur sa gay-té et Sophie, la body-buildeuse, et puis elle-même, bien sûr, la Française. Elle s’approcha de la voiture. Il n’y avait pas à dire, ce n’était pas la même. Et noire, une voiture de l’ancien temps, on aurait dit. Comme dans les films noirs. C’était la bonne voiture ? Le moteur tournait, une porte était ouverte au niveau passager à l’avant.

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Au fil des années en vérité pour la fiction

Voici quelques élucubrations notées au fil des années sur la vérité, la fiction, le réalisme littéraire et le point de vue postmoderne.

26 Octobre 2011 

Lorsque j’étais jeune, je pensais par moment avoir une limitation certaine, une sorte d’autisme, à cause de mon aversion au mensonge. Pourtant, lorsque j’y repensais, je me rendais compte qu’il m’était arrivé de mentir, par exemple pour me sortir du pétrin où je m’étais mise en Algérie. Il m’arrive aussi de mentir par mégalomanie en exagérant des faits pour me faire valoir plus douée, plus brillante qu’en vérité. Lorsque cela m’arrive, je m’observe le faisant, me demandant pourquoi je suis en train de le faire et ne pouvant pourtant m’en empêcher.

Samedi 21 Octobre 2017

On me disait, quand j’étais enfant, que j’étais extraordinairement innocente. Je ne sais pas. Je n’ai pas l’impression de tant l’être. Mais il n’y a pas qu’une vérité. Cela dépend du regard. Le regard dépend de l’objet, disait-on en phonologie française.

Volpone, or the Fox par Ben Jonson, illustration par Aubrey Beardsley [Domaine Public]

Mercredi, 3 janvier 2018

Dans une BD Yoko Tsuno que l’on m’a prêtée, j’ai trouvé l’expression : « l’instant de vérité ». L’instant de vérité, le moment où la vérité est dévoilée. Je pense à des pièces de théâtre de la période Renaissance ou baroque en Angleterre. Les méchancetés du vilain de la farce sont dévoilées, son caractère d’hypocrite est révélé à la face du monde. Il me vient à l’esprit Ben Jonson, qui a écrit Volpone, or The Fox. C’est l’image du voile que l’on enlève afin que la vérité soit exposée à tous ceux qui veulent bien la regarder. Il y avait aussi ce verbe : dissemble, le substantif : the dissembler. C’est-à-dire quelqu’un qui prétend être autre que celui qu’il est réellement. : un dissimulateur, un hypocrite. Ce qu’il prétend est faux et son but n’est pas uniquement de se cacher mais aussi de léser d’autres personnes pour en tirer profit. J’aime bien dissemble, formé comme ressemble, mais le préfixe dis marque la distance.

« L’instant de vérité » a-t-il un rapport avec l’épiphanie de Joyce, ou bien simplement avec ce que certains appellent le moment d’illumination lorsqu’ils ont subitement une sorte de vision qui pour certains a été révélation ? Pour ma part, j’ai eu une sorte d’illumination, un jour, qui ne m’a rien appris mais m’a simplement donné un aperçu de la vision que j’avais alors que j’étais bébé. J’ai aussi eu des moments assez gris où j’ai compris qu’il n’y avait pas de communication possible avec telle ou telle personne.

Se pourrait-il que l’ instant de vérité ait en fait été trompeur ou le soit parfois ? C’est d’ailleurs le ressort de certaines fictions : le lecteur croit parfois avoir compris le nœud de l’affaire, et se rend compte plus tard que c’était plus compliqué que ça, et qu’il y avait encore un nœud qui compliquait l’affaire. Plusieurs ressorts qui chaque fois augmentent l’intérêt du lecteur, des accroches de plus en plus puissantes qui le feront parfois reprendre l’œuvre depuis le début, revoir le film si c’en était un.

Vendredi 16 mars 2018

Philippe Claudel déclare ne pas faire de plan. Il a toujours un couteau avec lui, une sorte d’opinel, datant de la guerre de 14-18. Il appartenait à son grand-père. Le nom de ce couteau est onomatopéique, rappelant le bruit qu’il fait en s’ouvrant, quelque chose comme crac, ou traac. Le couteau est un outil d’artisan qui peut servir à ouvrir un manteau pour le partager ou couper le pain. Quand il est écrit, le couteau est important pour lui, il veut trancher pour trouver la vérité. Qu’est-ce qui est le plus important pour moi dans mes histoires ? La vérité, d’une certaine façon.

Première édition de Flaubert’s Parrot par Julian Barnes

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Mes images de l’Esplanade à Strasbourg

Lorsque j’avais une dizaine d’années, le quartier de l’Esplanade à Strasbourg était en construction sur le site des anciennes casernes militaires datant de l’occupation allemande, qui elles-mêmes avaient été bâties là où se situait autrefois l’ancienne citadelle de Vauban. Je me souviens particulièrement des fragiles peupliers qui s’élevaient sur l’avenue du Général de Gaulle. La plupart d’entre eux n’ont pas survécu à la tempête de 1999 et à l’orage de 2001. (Vidéo de l’INA)

Les bâtiments de l’université étaient également neufs ainsi que les grands blocs résidentiels qui encadraient l’avenue. Ces jours-ci, l’université abrite plusieurs chantiers et j’ai lu récemment qu’il existe un projet de remodelage du quartier.



Le quartier de l’Esplanade, 2007 par Jonathan M (Wikimedia Commons)

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Déjouer la page blanche avec une nouvelle

Était-ce un réel blocage ou simplement une quantité d’autres activités qui m’occupaient (ne seraient-ce que Roland-Garros et les championnes de football), le fait est que je n’ai pas publié ici depuis quelques jours. Pour me relancer, j’ai eu l’impulsion d’utiliser le sujet d’un concours littéraire auquel je n’ai pas participé et dont le thème était « à la page cent ». J’ai eu l’idée, bête, je sais, d’aller chercher les pages cent de mes deux derniers cahiers d’écriture, d’en relever le vocabulaire et de le réutiliser pour composer un tout autre texte, une mini-nouvelle, que je présente ici. Un peu scolaire, j’en conviens.



L’Écolier par François Bonvin (1817 – 1887)
(Wikimedia commons)

Présentation scolaire

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Le Chevalier Servant : épisodes quatre et cinq de la nouvelle

Lire l’épisode 1 ici : La divine marâtre

Lire les épisodes 2 et 3 ici: Tomorrow et Si loin que le bleu n’existe plus

Des histoires de famille

Aucun des deux ne lui répondit. Ils ne semblaient pas l’entendre. Sa mère fixait d’un air hébété des images qu’il lui semblait bien avoir déjà vues, quelques mois auparavant. Quant à son père, il écoutait quelqu’un au téléphone, en intercalant simplement des « mais, mais… »

Il les regarda encore quelques secondes, puis haussa les épaules et décida d’aller à la salle de bains se passer de l’eau sur la figure. Il avait l’impression de vivre dans un monde de fous dont il n’était pas le moindre.

Quand il revint dans la pièce qui leur servait de salon et parfois de salle à manger, lorsqu’il y avait des invités, ses parents étaient en discussion mais il n’y comprenait toujours rien. Les mêmes images tournaient en boucle sur l’écran de la télévision, mais le son était coupé. Il essaya de comprendre de quoi ses parents parlaient.

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Thème par Anders Norén | Réalisation Nicolas Bourbon

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