Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Les voix multiples expliquées par David Lodge et une mini-nouvelle

Ce matin, en prenant mon thé, j’ai commencé à traduire très librement des extraits de l’article « Telling in different voices » (Raconter à plusieurs voix) de David Lodge dans son The Art of Fiction (1992). Voici la version française de ce livre.

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Ce livre regroupe des articles que David Lodge avait précédemment publiés dans les journaux l’ Independent on Sunday et le Washington Post et qu’il avait retravaillés et complétés pour composer ce livre absolument passionnant pour qui s’intéresse à la littérature et à l’écriture.

J’ai déjà présenté ce livre dans mon article Les Arts de la Fiction et le Suspense.

Raconter à plusieurs voix

David Lodge donne l’exemple d’un court extrait du roman Female Friends (1975) de Fay Weldon qui raconte les heurs et malheurs de trois femmes dans leurs expériences sexuelles et maritales lors des années 40, 50 et 60, au cours desquelles la société a rapidement évolué concernant ces questions.

S’il a choisi l’auteure Fay Weldon, c’est qu’elle a la particularité d’utiliser des sommaires dans ses romans, c’est-à-dire des longues durées d’histoire résumées en quelques phrases ou quelques paragraphes. Alors que les sommaires peuvent parfois sembler lassants à des lecteurs, elle parvient à conserver leur intérêt grâce à un rythme surprenant et un style très vivant.

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Une nouvelle: Professeur Lumière, IA

Hermione, professeur d’anglais au lycée technologique, ne se sentait pas toujours aussi solide que les gens la percevaient. Mais ce jour-là, elle se sentit complètement en phase avec la vie et celle de ses élèves.

Tout avait commencé avec une petite phrase prononcée sur un ton presque espiègle par la cheffe avec qui elle s’entendait bien, il est vrai.

– Est-ce que vous accepteriez un stagiaire très spécial ?

– Vous me connaissez ! Je n’ai pas l’habitude de discriminer.

– Eh bien, c’est entendu ! Il devrait vous contacter au cours de la semaine prochaine.

Hermione n’en sut pas plus à ce moment. Elle en était d’ailleurs légèrement soucieuse, car enfin, un travail avec un stagiaire nécessite une certaine préparation. Elle ne savait même pas où il en était : en master des Sciences de l’Éducation ou bien avait-il déjà réussi son concours ? Serait-il présent pendant plusieurs mois ou seulement quelques jours ? C’était étrange. D’habitude, on donnait plus d’informations aux tuteurs.

Un incident accentua son malaise, quelques jours plus tard. À dix heures du matin, elle était sortie de sa salle de classe pour rejoindre la salle des professeurs. Debout devant la machine à café, elle se retourna et se rendit compte que trois enseignants, plus anciens qu’elle dans la boîte, la regardaient d’un air qu’elle avait du mal à identifier. Elle l’aurait dit presque sévère. Lorsque son gobelet fut plein, elle se dirigea vers eux en souriant et les salua.

– Ça va, vos élèves ne vous font pas de misères ?

– Toi, tu ne risques rien. Fais attention : à force d’accepter tout de la direction, on n’aura plus besoin de nous ici !

Hermione fut interloquée. De quoi parlaient-ils ? Thomas, celui qui avait parlé, était syndicaliste et les deux autres faisaient aussi partie du conseil d’administration. Que savaient-ils qu’elle ignorait ?

Image Wikipedia et Wikimedia Commons de Chris 73
libre d’utilisation à
//commons.wikimedia.org/wiki/File:Toyota_Robot_at_Toyota_Kaikan.jpg

« On n’aura plus besoin de nous ici » faisait sûrement référence au fait que, malgré la foi qu’ils avaient eu en leurs compétences, les professeurs se voyaient proposer bien moins de postes qu’autrefois. Comme bien d’autres, leur profession était devenue moins demandée et nombre d’entre eux se trouvaient aujourd’hui sans emploi. Rien que dans son lycée – lui avait-on dit –, dix ans plus tôt, ils étaient cent cinquante enseignants. À présent, ils n’étaient plus qu’une quarantaine.

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Exercice d’écriture et deux mini-nouvelles

Dès que j’ai pu écrire ce matin, je suis allée à la pêche de l’inspiration dans mes vieux cahiers et j’ai trouvé une idée relevée dans mon journal le 29 avril 2018 et prise dans Tous les Mots sont adultes de François Bon, p. 98.

Le réel comme bascule : inspiré du Journal (de Kafka).
Contrainte : prendre les 7 derniers jours écoulés, isoler de chacun de ces jours un de ces instants, une de ces aspérités qui font mémoire par l’image et ressentie comme objet singulier.
Ainsi Kafka qui a écrit pendant 6 heures remarque que sa main gauche embrasse sa main droite, par pitié. 

François Bon

Je ne vous infligerai pas ici mon exécution de cet exercice mais je l’ai fait et cela fait du bien d’écrire un texte sans l’idée qu’il soit lu, rien que pour soi. Je me suis sentie apaisée après ce petit temps d’écriture. Peut-être était-ce l’exercice lui-même de tenter de me rappeler des instants de ces derniers jours qui était apaisant. Je me souviens d’ailleurs que c’est une variante d’un exercice de la pratique bouddhique. Je vous le conseille, il fait du bien.

J’écris beaucoup ces derniers temps mais j’envoie certaines de mes nouvelles à un organisme qui propose un concours. En général, ils ne veulent pas que les textes aient déjà été publiés ailleurs. J’attendrai donc quelques mois avant de les publier sur mon blog. Si vous avez envie d’essayer, vous pouvez trouver ici les informations le concernant : Prix Littéraire au Féminin.

Voici donc deux mini-nouvelles plus anciennes que je vous propose. Dans la première, j’ai tenté d’éliminer toute parole entendue : tout n’y est que raisonnement logique ou supputation.

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Élucubrations auto-réflexives à propos du blog

Il m’arrive de me poser des questions pour ensuite y répondre quelques jours ou quelques mois plus tard. Ainsi, il y a six mois, je répondais à une question que j’avais posée un an plus tôt : « Quelle est la façon la plus directe de progresser en écriture ? »

Je me donnai alors les conseils suivants : pratiquer sans cesse et ne pas hésiter à corriger ses fautes. Pour cela, il faut tenter d’être objectif et peut-être d’accepter les critiques des autres. Il me faut enrichir mon vocabulaire, m’enrichir des formules heureuses trouvées chez d’autres écrivains. Penser plus profondément à la composition de mes textes, aux voix narratives. M’attacher à tenter de créer des personnages qui ne me ressemblent pas.

Et puis, je me demandai si j’étais vraiment bien placée pour répondre à cette question. Avais-je progressé depuis que j’avais commencé à écrire régulièrement ? Quels pourraient être les critères qui permettraient de jauger cette progression ?

Aujourd’hui, le 19 septembre 2019, je vais rebondir sur ma tentative de réponse du 21 février.

Un point à propos duquel je ne crois pas avoir vraiment écrit est celui de la sonorité, du rythme sonore de mes phrases. Dans les traités de langue anglaise à propos de fiction ou même d’autres types de textes tels que des discours politiques (me vient immédiatement à l’esprit le talent d’orateur de Martin Luther King), un des critères est justement lié aux assonances, aux alternances ou répétitions de voyelles longues et brèves car, en anglais, certaines syllabes sont plus accentuées que d’autres, cet effet étant en relation avec le type de voyelles que les syllabes comportent. En français, mais je m’y connais moins, il me semble que les syllabes sont toutes de même longueur et de même intensité. Je ne parle pas ici de poésie ou le rythme et les assonances sont cruciales; ma culture est trop pauvre dans ce domaine.

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Rencontres de passants et de lecteurs à Strasbourg

Rencontres de passants

Cet été : Un monsieur en veste rouge bordeaux que j’avais dépassé tout à l’heure en chemin vient de s’arrêter devant moi et m’a dit : « Dix-sept bonjours et dix poignées de main. » C’était le résultat de sa sortie entre sa maison de retraite et le bureau de tabac. Dix-sept personnes l’avaient salué et il avait pu serrer dix pinces ! Il m’a dit qu’il était né en 47, ce qui veut dire qu’il n’a que quelques années de plus que moi mais il boitait fortement et marchait avec une canne, avec hésitation. Il a mis quelques secondes pour négocier une descente de trottoir. Il semblait aussi avoir un problème de dentition et sa parole, bien que dynamique, avait quelque chose de pâteux. Ses traits aussi, légèrement bouffis, étaient ceux de quelqu’un qui boit trop ou a trop bu. Il était charmant et parlait avec un accent alsacien très prononcé. Il le parle probablement mieux que le français. Typique aussi de l’alsacien, son humour, à base de jeux de mots que je n’ai pas tous compris mais il y avait quelque chose avec « dimanche, on mange (manche) » et un autre dont je ne me souviens plus.

À moi, à moi, m’sieur ! En chemin j’ai eu une conversation avec une dame très sportive accompagnée d’un Golden Retriever de six ans qui haletait beaucoup mais elle m’a assuré lui avoir permis de se baigner avant de courir. Elle m’a raconté que ces chiens étaient des nageurs : autrefois ils accompagnaient les chasseurs et leur mission consistait à récupérer les canards que les chasseurs avaient abattus. Et puis encore une rencontre entre deux chiens presque en face de moi.

Strasbourg – Place de la République,
vue sur la bibliothèque universitaire
Photo par TxllxT (Wikimedia Commons)

Rencontres biblio-idéales

J’ai assisté à une rencontre entre beaux parleurs, intellectuels, philosophes dans le cadre de l’évènement des Bibliothèques Idéales de Strasbourg. À 10h, le 14 septembre, le thème déclencheur de leurs prises de parole était la phrase de Françoise Sagan : « La littérature m’a toujours donné cette impression qu’il y avait un incendie quelque part, et qu’il me fallait l’éteindre. »

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Le temps de l’imagination et du jeu avec une nouvelle

Alors que je flânais dans ma bibliothèque, au rayon science-fiction, j’ai pris deux livres dont les titres comportaient le mot « temps ». Il se trouve que j’écoutais hier la vidéo où François Bon présente brièvement H. P. Lovecraft et où il traduit ses Notes sur l’art d’écrire des récits étranges. Deux phrases de Lovecraft en particulier m’ont frappée. En voici ma traduction :

La raison pour laquelle le temps joue un si grand rôle dans tant de mes contes est que cet élément se dresse dans mon esprit comme le plus profondément dramatique et sinistre de l’univers. Le conflit avec le temps me semble être le thème le plus puissant et fécond de l’expression humaine entière.

H. P. Lovecraft Notes sur l’art d’écrire des récits étranges

Terry Pratchett

Procrastination sur le site Amazon

J’ai d’abord connu Terry Pratchett en jouant à son jeu vidéo Discworld (1995) (Le Disque-Monde). J’étais ravie de ce défi dans un univers loufoque où je jouais avec le personnage d’un jeune apprenti sorcier maladroit aidé par un coffre mille-pattes magique et de temps en temps contrecarré par un personnage représentant la grande faucheuse, bien souvent dépitée, heureusement. Plus tard, j’ai apprécié en particulier Good Omens (1995) qu’il avait écrit avec Neil Gaiman et qui a été traduit en français sous le titre De Bons Présages par Patrick Marcel. Ici un extrait sur le site Amazon.

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Velléités et une mini-nouvelle : le Pari en Dordogne

Les derniers jours, je n’arrivais pas à écrire, mais j’ai lu. Et c’est bien là le hic. Je terminais de lire Onze Rêves de Suie de Manuela Draeger (un des nombreux pseudonymes dans la communauté post-exotique). J’ai aussi entamé Le Post-Exotisme en Dix Leçons, Leçon Onze ainsi que Frères Sorcières, tous deux écrits par Antoine Volodine. Lorsque l’univers d’un auteur me plait autant, je le lis de façon presque compulsive. Je me souviens ainsi de ma lecture de Terminus Radieux et d’une scène extraordinaire de colère furieuse et vengeresse d’une femme sorcière, morte ressuscitée dans le rêve de son père sorcier incestueux. Ou encore de Songes de Mevlido, le premier que j’ai lu. Et, bien sûr, je rêverais d’écrire un article à propos de Volodine, mais je ne m’y risquerai pas. Il en existe déjà plusieurs dans une langue bien plus châtiée que la mienne. Au hasard, voici quelques articles et une vidéo.

À propos de « la communauté post-exotique », voir le dossier de Remue.net

Une vidéo de François Bon à propos d’Écrivains d’Antoine Volodine : ATELIER D’ECRITURE | FANTÔME DE SOI ÉCRIVAIN

La présentation (avec un extrait) de Frères Sorcières ; entrevoûtes

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Brèves histoires de parentes

Écrits à propos de femmes dans les familles

Remue-méninges : dans un atelier de François Bon, les nocturnes de la BU Angers | 06, Tarkos : le dictionnaire intérieur. Exercice d’accumulation à partir d’ »Anachronisme » de Tarkos

L’artifice de l’exercice proposé aujourd’hui, c’est de prendre en compte – arbitrairement, artificiellement – ce processus en tant que tel. On est dans l’espace musculation : on choisit un thème, et sur ce thème on part collecter la totalité des mots accessibles. […] Il ne s’agit pas d’établir en tant que tel un défi poétique à la langue, il s’agit de comprendre ce fonctionnement, et d’être conscient de sa présence automatique, souterraine, usante, fonctionnant en permanence dans l’avancée linéaire de l’écriture narrative. […] le défi de l’accumulation, c’est d’établir une poétique, là où les mots désignant les choses en ont été dépossédés.

François Bon
Pierre Bocion Les femmes touchées
Farbstift auf Papier, 2002
(Wikimedia Commons)

Mon essai en cinq minutes:

généalogie, ancêtres, parents disparus, vieillards, ou jeunes morts, leurs voix restent, elles imprègnent les jeunes esprits, les lignées, les croisements, les arbres, les feuilles, les herbes folles, les champignons, les truffes, le chien les reniflent, ils s’écartent des morts et des mourants, ils ne peuvent vous entendre, mais vous le voudriez bien, les paroles dans l’air subsistent-elles au fil des années ? les mères et les tantes, les grand-mères et les aïeules, aimées ou redoutées, menaçantes et protégées, à l’abri du besoin un jour, dans la douleur longtemps, toujours présentes d’une certaine façon, ces mères, puissantes, comme les vagues de la mer, elles peuvent devenir des tornades, des tsunamis, et le danger est qu’elles vous assèchent mais peut-être n’en est-ce pas un, car la bataille vous durcit.

Une tante Canadienne

Un ami, un jour, fit un héritage d’une tante fortunée. Il ne l’avait pas vraiment connue, cette femme dont tous les neveux profitèrent. Très heureux, il dépensa la manne en moins de deux ans. Plus tard, je le poussai à passer des concours et il devint jardinier pour la ville de Montréal.

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Fantômas et des histoires vraiment très courtes

Fantômas par Marcel Allain et Pierre Souvestre

Ce matin, je feuilletais un roman dans la série Fantômas, emprunté dans une bibliothèque paternelle qui n’existe probablement plus. Ce roman par Marcel Allain et Pierre Souvestre a pour titre Le Train Perdu et il date de 1912. Les amateurs de romans d’aventure y trouveraient toujours leur compte aujourd’hui. Voyez en plutôt un extrait :

[…] Une idée folle germa dans le cerveau de la fille de Fantômas.
Elle n’avait même pas le temps d’y réfléchir qu’elle l’exécutait. Hélène, rassemblant toute son énergie, courait quelques mètres à côté du train, dont l’allure était extrêmement ralentie, puis, s’agrippant aux mains-courantes de cuivre, elle se hissait à l’intérieur d’un wagon.
À peine s’était-elle installée sur cet escalier de wagon qu’elle le regrettait. Ce qu’elle venait de faire était le plus insensé de tout et assurément, d’un instant à l’autre, quelqu’un s’apercevrait de sa présence, un voyageur, un employé, on lui demanderait d’où elle venait, ce qu’elle voulait, on ne tarderait pas à déclarer sa présence suspecte et à la livrer à la police à la première station.
Et, au lieu de s’efforcer de descendre, elle remonta les deux marches sur lesquelles elle était assise, poussa la porte de communication qui conduisait de la voie aux couloirs et pénétra dans le wagon.
Tous les compartiments de la voiture, dont les portes à coulisse donnaient sur le couloir, étaient rigoureusement clos. Quant aux couloirs, ils étaient encombrés de valises, de paquets, ce qui démontrait à la jeune fille qu’elle n’était pas dans un train vide, mais bien dans un convoi de voyageurs.
La jeune fille, l’œil collé à la vitre du wagon donnât sur la voie, constatait non sans une extrême satisfaction, que le train, à moyenne allure, traversait une gare assez vaste, sans s’y arrêter.
Elle en concluait qu’elle était évidemment dans un train de grande ligne qui, peut-être, allait la conduire hors des atteintes de la police belge.
Les divers wagons du train étaient réunis par des soufflets de communication ; Hélène, s’avançant prudemment, passa d’une voiture à l’autre.
Mais soudain, au moment où elle s’avançait dans une nouvelle voiture, la jeune fille réprima un mouvement d’émotion et, s’aplatissant le long de la cloison dans un angle obscur, elle demeura immobile pour laisser passage à quelqu’un qui s’avançait. […]

Le Train Perdu (1912) pp. 39-39 par Marcel Allain et Pierre Souvestre

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Une mini-nouvelle : Le Désuniformeur

Je l’ai écrite très vite ce matin, inspirée par un défi sur Atramenta dont la suggestion est la suivante :

Défi métier, art… – Inventez !
L’objectif consiste à inventer un métier. Pratique, réaliste, utopiste, poétique, fantastique (du moment qu’il n’existe pas).
Le titre du texte sera celui du métier. Décrivez-le.
Par exemple, vous pouvez : conter une histoire qui explique cette profession, ou décrire précisément le métier, ou le mettre en valeur (le défendre), etc.

Amélie Gahete sur le forum Atramenta

J’en profite pour signaler ce forum d’Atramenta et particulier la salle Auteur cherche Auteur où l’on se pose des défis d’écriture.

https://www.atramenta.net/forum/salle20.html

Mais voici donc :

3 Shades of…Synam », analog photography,
Heidelberg, Allemagne
par Dan Pero Manescu = Q-ART)
(Wikimedia Commons)

Le désuniformeur

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Thème par Anders Norén | Réalisation Nicolas Bourbon

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