Je n’ai pas terminé encore de lire le roman The Brief Wondrous Life of Oscar Wao (2007) de Junot Diaz, un auteur moins connu en France qu’en Amérique. Ce roman lui a valu le prix Pulitzer de la fiction et le National Book Critics Circle Award. Je le lis dans sa version anglaise, mais il a aussi été traduit en français sous le titre La Brève et Merveilleuse Vie d’Oscar Wao (2009).

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Plus d’informations ici :
La page Junot Diaz sur Wikipedia
La chronique « Je me livre » par Jean-Luc Roos sur Junot Diaz

Quelques brèves idées à propos d’un extrait, p. 63

For a couple of days the house was a war zone, and then on Friday she ket me out of my room and I was allowed to sit next to her on the sofa and watch novelas with her. She was waiting for her blood work to wome back but you would never have known her life was in the balance. She watched the TV like it was the only thing that mattered, and whenever one of the characters did something underhanded she would start waving her arms. Someone has to stop her ! Can’t they see what that puta is up to ? 

The Brief Wondrous Life of Oscar Wao (2007) de Junot Diaz

J’ai tenté de le traduire :

« Pendant deux jours la maison a été une zone de guerre et puis, le vendredi, elle m’a laissée sortir de ma chambre et j’ai eu le droit de m’asseoir à côté d’elle sur le sofa pour regarder des « novelas » avec elle. Elle attendait que ses analyses de sang arrivent mais on n’aurait jamais pu deviner que sa vie était en jeu. Elle regardait la télé comme si c’était la seule chose qui comptait, et à chaque fois qu’un des personnages faisait quelque chose de tordu elle commençait à agiter ses bras. Il faut que quelqu’un l’arrête ! Ils ne voient pas ce que cette pute se prépare à faire ? »

Ce court passage du roman donne une bonne idée de la vivacité du texte. Les vies de divers personnages d’une famille sont ainsi peintes dans les chapitres successifs qui montrent leurs actions, ce qui leur arrive, leurs ressentis et leurs traits de caractères de façon très réaliste.

Dans cette scène, les deux personnages sont une pré-adolescente et sa mère qui l’a élevée seule à partir du moment où la petite a eu trois ans, en accumulant jusqu’à trois emplois à la fois. À ce moment de l’histoire, la mère est malade et attend les résultats de l’analyse qui va confirmer son cancer du sein. La jeune fille en veut à sa mère qui ne lui a jamais parlé que durement, qui l’a fait s’occuper de toutes les tâches ménagères alors que celle-ci était au travail, qui ne l’a jamais encouragée dans ses entreprises d’avoir un correspondant, de faire des études, etc. Au moment où sa mère tombe malade, l’étrange sentiment qu’une nouvelle vie se prépare pour elle s’empare de l’esprit de la jeune fille. Elle a été confinée dans sa chambre pendant deux jours pour avoir esquivé un coup de sa mère en bloquant sa main et montré une certaine indifférence à l’annonce de l’existence du nodule dans son sein. Au cours d’une violente dispute, la fille alla jusqu’à dire à la mère : « Cette fois, j’espère que tu vas en mourir ! »

La mère est donc en attente et regarde la télévision. Nous la voyons, par les yeux de sa fille, s’agiter lorsque son émission romancée lui montre quelque chose qu’elle n’aime pas. Ses propos sont relatés au style indirect libre : ses mots ne sont pas insérés dans des guillemets ou avec une quelconque marque de dialogue.

Et puis, voici une petite nouvelle un peu farfelue de ma composition.


Tête de Lion, par Tony Hisgett,
Birmingham, UK (Wikipedia)

Dans la tête du lion de pierre

Cela fait si longtemps que je suis bloqué ici. C’est d’un ennui ! J’ai pu voir, un jour, l’apparence de ma résidence actuelle dans un rétroviseur de moto qui était garée en bas : une tête de lion. Je vois à 180 degrés autour de moi puisque la tête de lion est fixée sur la façade d’un immeuble, entre le rez-de chaussée et le premier étage. Depuis combien de temps, je ne le sais pas. Des décennies probablement. J’ai vu la place changer, les vêtements et les comportements des gens évoluer.

Si c’est une punition qui m’a envoyé me morfondre dans cette tête de pierre, elle m’offre quand même de petites consolations. De ma position avantageuse, j’ai eu loisir d’assister à toutes sortes de scènes : des disputes ou des embrassades d’amoureux sur les bancs proches, les allées et venues d’adultes accompagnant des enfants vers le petit terrain de jeu, un peu plus loin sur ma gauche. Il y a eu des travaux d’ouvriers en bâtiment et l’installation puis le démontage d’une immense grue lors de la construction du nouveau bâtiment de l’autre côté de la ruelle à ma droite. Et puis, les cyclistes, les promeneurs de chiens, les dames tirant leurs cabas à roulettes, les lycéens mangeant leurs snacks à l’heure du midi. J’ai aussi observé la vie des oiseaux qui viennent visiter notre quartier, ainsi que les petites affaires entre les divers quadrupèdes qui se déplacent parfois sans tirer aucune personne. Au début, je n’étais pas aussi fortuné. Avant les travaux qui ont transformé et agrandi la place, je ne voyais presque que des voitures et les personnes qui les garaient ou les récupéraient. Mais ce quartier était-il le mien alors que je vivais une vie humaine ?

À ma gauche, deux autres têtes de lion sont situées au même niveau mais elles ne semblent pas habitées. Mais comment le saurais-je ? Peut-être d’autres infortunés y sont-ils bloqués ? Je ne peux communiquer. Je voudrais pouvoir envoyer des filaments d’empathie vers elles pour établir un contact, si quelqu’un est là. Je ne me rappelle pas de ce que je vivais avant. Je ne sais pas s’il y a eu un avant. Je n’ai d’autres souvenirs que ceux de mon observation pétrifiée, mais je pense en paroles, j’ai donc bien dû être un être humain. Il arrive qu’une personne lise sur le banc. Ah, si je me rappelais de livres que j’ai lus ; mais cela ne m’est pas permis. J’étais peut-être un animal, un félin, puisque je suis caché dans une représentation de lion. Je ne crois pas, mes concepts me semblent humains.

Si je laissais filer mes pensées sans m’attacher aux images qui se déroulent devant mes yeux globuleux figés dans leur constante ouverture, si je parlais sans réfléchir ces visions. Les arbres, et les arbres, les plus proches à la futaie plus ronde, les plus lointains et plus hauts aux couleurs variées. Des images, les laisser passer pour que des textes du passé, des leçons d’anciens maîtres, des paroles d’une amoureuse traversent le plan de ma pensée et m’aident à moins m’ennuyer, me permettent de ressentir des émois. Cela me ferait plus souffrir. J’ai encore des émotions, de la tristesse, cet affreux sentiment de l’ennui. Oui, j’aimerais aider celui qui s’est blessé devant moi. Je ne peux rien. J’ai dû être humain mais étais-je un homme ou une femme ? Ai-je eu un bien-aimé ou une amoureuse ? Ai-je été tué à la guerre ou dans un conflit amoureux ou mon corps a-t-il croupi dans un lit de souffrance ? Suis-je même mort ?

Mort d’un ancien vivant, un moment court ou long, mais pas une continuité. Un mort n’existe plus, ne pense plus, ce n’est pas possible. Sauf dans certaines croyances. Je ne crois pas. Pour croire, il faut avoir une religion. Je n’ai pas de religion. Donc je n’existe pas pour eux, ceux qui croient. Alors quelle est cette pensée qui m’anime ? La pensée existerait-elle s’il n’y avait plus d’humains ? Peut-être chez les animaux. Ils ont forcément une sorte de pensée. Mais dans une tête de pierre ? Du jamais vu, cela se saurait ! Eh bien, je vous le dis, les pierres pensent. J’en suis la preuve, mais nous ne pouvons pas communiquer entre nous. Je me console en pensant que d’autres pierres pensent comme moi. Je voudrais qu’elles puissent puiser une consolation dans ma pensée, si frustre soit-elle. Qu’elle soit un témoignage. Pour quoi faire ? Je n’ai pas de réponse. Si j’ai le temps, j’en aurai peut-être une un jour.