On ne se refait pas si facilement et je suis quand même une ancienne enseignante d’anglais. Il y a quelque temps, j’ai téléchargé les textes et programmes d’enseignement concernant le baccalauréat 2021 et en particulier les définitions d’épreuves. J’ai pris note des divers axes d’étude par les enseignants de langues, parmi lesquels l’axe « Art et Pouvoir ».

Et puis j’ai pensé au Musée d’Histoire Naturelle de South Kensington à Londres, qui a ouvert ses portes la première fois un lundi de Pâques, le 18 avril 1881. Quarante mille visiteurs y ont été admis au cours des deux premières semaines.

Détail de terre cuite,
hall central
du musée d’histoire naturelle de Londres.
photo; Iridescent
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La façade imposante de l’édifice, avec son entrée romane voûtée, inspire un sentiment quasi-religieux. Mais lorsque le regard se promène sur les nombreuses décorations en terre cuite colorées représentant des animaux et des plantes qui apparaissent partout, de la base des colonnes aux lignes d’horizon de l’édifice, c’est la surprise et l’amusement qui sont invoqués. Ensuite, à l’intérieur, une nouvelle surprise : le visiteur se retrouve dans un bâtiment typique du XIXe siècle, avec sa structure en fer sous une voûte en forme d’église. De la terre cuite de couleur fauve et bleu-gris orne le bâtiment. Peu coûteuse et durable, la terre cuite résiste aux acides et est lavable, ce qui était idéal pour des villes de l’époque victorienne si polluée. Parallèlement, il était facile de la modeler et ainsi de réaliser un riche ensemble sculptural d’ornements pour illustrer la flore et la faune zoologique et géologique. Il permettait aussi l’utilisation de la polychromie car les architectes du XIXe siècle étaient las de l’aspect triste et sale des villes victoriennes et rêvaient d’édifices colorés. Cette étrange composition victorienne d’éléments religieux, pédagogiques, ludiques et artistiques fait la spécificité du Musée d’histoire naturelle.

L’architecture du Musée d’Histoire Naturelle est diverse et exubérante, influencée par de nombreuses périodes stylistiques de l’histoire architecturale, par la nostalgie d’un passé religieux, mais aussi par les nouvelles connaissances scientifiques et technologiques. Alfred Waterhouse, un jeune architecte appelé pour construire le bâtiment sur les plans du Capitaine Francis Fowke, décédé prématurément, a conçu son œuvre architecturale comme un art au service des personnes et de la nature. L’éclectisme est souvent péjorativement connoté. Mais ici l’éclectisme du bâtiment ne relève pas de l’incohérence dans sa conception mais incarne la diversité et le dynamisme de la vie naturelle.

Il a été construit dans une période travaillée par la théorie Darwinienne. La lutte entre les évolutionnistes et les croyants en la Genèse selon la Bible était très dure. L’évolution de l’espèce impliquait que l’homme n’était pas loin de l’animal. Pourtant, les critiques de Darwin les plus virulents ne furent pas les fondamentalistes mais les scientifiques qui pensaient que Darwin avait détruit le lien entre morale et science. La théorie de la sélection naturelle spontanée, selon eux, substituait l’accident ou le mécanisme à un but intelligent dans le monde de la nature. Le professeur de géologie de Cambridge, Sedgwick écrivit que Darwin avait plongé l’humanité au plus bas niveau de dégradation jamais enregistré.

Mais, construire un musée d’histoire naturelle pour qui : les scientifiques ou le public ?

Au XVIIIe et au début du XIXe siècle, les administrateurs du British Museum étaient très réticents à l’idée que de nombreuses personnes visitent leurs collections.

« Au milieu du siècle, le British Museum avait perdu cette peur des ordres inférieurs qui caractérisait les années 1820 et 1830. [….] L’année 1851, le British Museum était vraiment bondé de visiteurs, avec plus de deux millions d’entre eux en ville pour la Grande Exposition. On a découvert que les marins et leurs amies, les maçons, les femmes de ménage et toutes sortes d’autres personnes venaient au British Museum sans effet néfaste et qu’ils préféraient généralement les lions et les tigres aux statues et aux céramiques. L’histoire naturelle dans son ensemble était devenue très populaire auprès du grand public. »

Source : John, Thackray and Bob, Press. The Natural History Museum – Nature’s Treasurehouse. pp 47-48 (ma traduction)

Thomas Huxley, le célèbre ami et partisan de Charles Darwin, pensait que les scientifiques devaient choisir les spécimens à exposer dans les galeries publiques, mais laisser la plus grande partie dans un entrepôt où ils pourraient être étudiés par des spécialistes. Le professeur Richard Owen, qui avait été le premier partisan de l’idée d’un nouveau musée d’histoire naturelle distinct du Musée des Sciences, se battit pour qu’il y ait plus de place pour les visiteurs que pour les experts scientifiques. Le bâtiment construit par Waterhouse respecte cette conception. Le goût du plus grand nombre est respecté, ce qui est un principe pédagogique de vulgarisation.

« Waterhouse a rendu l’arrivée, l’entrée et la visite du musée aussi excitantes que possible. »

Source: Mark, Girouard. Alfred Waterhouse and The Natural History Museum. (London, The Natural History Museum : 1999) page 36.

Même les enfants sont attirés par l’extrême variété des animaux qui apparaissent partout, par exemple à la base des colonnes. La terre cuite et les couleurs « étonnent et amusent le public », tout en restant pédagogiques. Le musée d’histoire naturelle reproduit la vie.

Une visite du musée d’histoire naturelle de South Kensington