Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Ces livres qu’on ne peut lâcher alors qu’ils nous énervent terriblement

Cette semaine, j’ai lu, dans son édition brochée de 1957, le roman Some Came Running de James Jones. Selon la page Wikipedia française consacrée à cet auteur, ce roman a été traduit en français sous le titre Comme un Torrent, mais je ne l’ai trouvé dans aucune librairie en ligne. Par contre, j’y ai trouvé la couverture d’une version française d’un roman de James Jones, intitulée Le Retour, qui pourrait bien être la traduction du roman dont je vais parler, si l’image de la couverture est représentative du thème introducteur du livre.

À propos de James Jones :

Son expérience de la guerre l’inspire à son retour aux États-Unis et il devient romancier. Il obtient le succès avec son premier roman, le récit de guerre nommé Tant qu’il y aura des hommes (From Here to Eternity). Lauréat du National Book Award en 1952, ce récit est adapté au cinéma l’année suivante par Fred Zinnemann. Le film homonyme (Tant qu’il y aura des hommes) est alors un succès critique et commercial et remporte de nombreux prix dont l’Oscar du meilleur film en 1954, permettant à Jones d’accéder à la notoriété. 


https://fr.wikipedia.org/wiki/James_Jones_(%C3%A9crivain)
Image Amazon du film tiré du roman de James Jones

Pourquoi ce livre m’énervait-il tant ?

D’abord, parce qu’il parlait de la guerre, ce que le premier chapitre du livre m’a fait croire. Lorsque j’étais enfant, les films de guerre que nous voyions à la télévision étaient nombreux (petit amendement car je n’ai regardé la télévision que dans les années 60) et je me sentais sevrée.

Mais je me trompais car le propos de ce roman est différent. D’abord, parce que l’auteur, James Jones, ne mentionne que dans deux passages les faits d’arme et les sentiments de soldats à la guerre. Il décrit surtout le retour chez eux de ceux qui ont survécu.

Le personnage principal a passé plusieurs années à l’armée et lorsqu’il revient dans sa petite ville de province, il est un homme assez aigri et désabusé, qui lance immédiatement un défi à son frère qui, resté au pays, s’est enrichi. Dave côtoie immédiatement, dans des bars, d’autres hommes, des vétérans, certains mutilés, rentrés parfois depuis quelques années, car l’action principale débute en 1947. Tous boivent énormément, les vétérans comme ceux qui sont restés. Beaucoup de femmes aussi, d’ailleurs.

Le sexisme

Au début, j’ai eu du mal à poursuivre ma lecture, malgré la maîtrise certaine de l’auteur. Je trouvais les propos, les situations terriblement sexistes, de façon insupportable. J’ai continué parce que le roman avait une qualité certaine, une certaine maestria qui me disait qu’il valait le coup quand même.

1957 est aussi la période avant la pilule et la révolution sexuelle et 1947, la période de l’histoire du livre, d’autant plus.

Dave, le personnage principal – ou du moins celui dont le retour offre la justification du départ de l’histoire, avait écrit deux romans avant la guerre. Au moment où il revient dans sa ville d’enfance, Parkman, il ne songe plus à écrire et ne se sent plus un écrivain. Comme la plupart des personnages masculins du roman, lorsqu’il pense à des femmes, il songe principalement à coucher avec elles. Mais il apprend qu’il a une petite notoriété due à ses romans et que, de plus, Gwen French, une femme, professeur d’écriture créative, est en train de composer une œuvre dans laquelle elle travaille sur lui, comme sur les autres jeunes créateurs littéraires de sa génération. Il la connaît déjà un peu : ils avaient été dans les mêmes cours. Ses nouveaux amis des bars qu’il fréquente se montrent désireux de lui offrir un retour confortable et, rapidement, ils lui donnent toutes les informations utiles à propos des femmes avec qui il pourrait facilement avoir une relation sexuelle. C’est alors que le sujet de la sexualité de Gwen French est abordé. Certains pensent qu’elle ne s’intéresse pas aux hommes, d’autres, au contraire, qu’elle en a connus beaucoup. Cette femme cultivée qui vit seulement avec son père et à qui on ne connaît aucun attachement sentimental les intrigue beaucoup et Dave se dit naturellement qu’il doit la séduire et la faire tomber amoureuse de lui. Ses propres œuvres littéraires passées seront son arme pour la faire tomber dans ses filets, pense-t-il.

Mais au-delà de la qualité de l’écriture, qu’est ce qui m’a fait continuer ma lecture ?

Deux points en particulier : la question des personnages (un certain hyperréalisme) et le thème de l’écriture, car il serait trompeur de penser que tout le roman ne tourne qu’autour de la vie de l’ancien soldat de retour dans sa ville natale. Si la narration se déroule classiquement dans une chronologie sans faille, plusieurs histoires, plusieurs personnages et plusieurs thèmes déroulent leurs trames simultanément :

– du point de vue des personnages, apparaissent aussi le joueur professionnel Bama, un personnage envoûtant, Frank, le frère de Dave (digne héritier – comme son épouse et sa maitresse – du personnage éponyme du roman Babbitt de Sinclair Lewis), Jane, la truculente aide-ménagère, mais aussi la ville Parkman elle-même et son évolution, etc.

– la création littéraire : l’élaboration de nouvelles et d’un roman lorsque Dave va finalement recommencer à écrire, inspiré par Gwenn.

– la situation féminine, les questions d’inégalité des sexes mais aussi, de façon plus accessoire, les restants du conflit nord-sud, les problèmes liés à la reconstruction après la Guerre de Sécession.

J’ai traduit, approximativement, un extrait qui illustrera peut-être ce que je tente d’exprimer : pp. 246-247 (chapitre 26 dans livre 2 : le boulot).

[…] Le sujet [de la conversation] était son roman. Gwen avait parlé avec Bob de son idée d’écrire un roman de guerre comique et Bob s’était montré enthousiaste. Comme Gwen, il pensait que l’idée était géniale et qu’il s’agissait de trouver la forme qui conviendrait. Il ne fallait pas que ce soit un moule stéréotypé de scénario, tu comprends ? Ça, ça ne marcherait jamais. Il faudrait plutôt un simple canal chronologique qui lui donnerait un début et une fin vers laquelle progresser pour qu’il ne se perde pas dans une masse de directions, mais en ayant en même temps assez d’espace pour manœuvrer.

Et, comme Gwen et Dave, Bob pensait qu’il ne devrait pas y avoir de héros.

[…] Le personnage principal serait l’expérience même du combat, un personnage dominé et contrôlé par ces aspects humoristiques et comiques de la mort et de la guerre au contraire de l’habituel héroïsme solennel et terrible que les lecteurs affectionnaient tant. Voilà ce qui créerait le choc. »

La construction du roman

La première partie de ce passage traduit explique en partie la façon dont le roman lui-même est construit car il est vrai que si Dave est en quelque sorte l’alibi du roman, il serait faux de penser que ce personnage est le cœur du livre. Le cœur du livre est plutôt l’évolution de cette société mentalement étriquée d’après-guerre emplie d’envie de s’enrichir, de besoin de respectabilité et de se faire aimer et reconnaître, mais aussi de préjugés de toutes sortes et de peur de la solitude.

L’hyper-réalisme choquant des personnages

La deuxième partie du passage me rappelle ce que j’ai particulièrement admiré dans ce livre : les personnages sont, d’une certaine façon, hyper-réalistes, plus vrais que nature. Je sais que ce terme ne s’applique habituellement qu’à la peinture ou à la photographie. Mais ce qui est remarquable dans la construction des personnages ici est que la plupart d’entre eux sont réellement complexes, avec toutes les petitesses, les faiblesses que nous reconnaissons en nous-mêmes alors que nous essayons habituellement d’être relativement conséquents dans les lignes de conduite que nous nous sommes fixés. Moi qui essaye à l’occasion d’écrire de petites nouvelles, je trouve que c’est ce qui est le plus difficile à réaliser : extirper de soi pour les coucher sur le papier toutes ces scories qui passent par nos esprits, qui nous choquent tant parce qu’elles nous semblent étrangères à notre nature et que nous détesterions laisser percevoir à d’autres que nous de peur qu’ils nous jugent défavorablement.

Alors, ce livre est relativement daté et ne serait probablement plus publiable aujourd’hui (il n’est plus publié) pour diverses raisons mais il a certaines qualités qui, à mon avis, en font une lecture souhaitable au moins pour ceux qui s’intéressent à l’écriture.

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  1. Daniel Boissseau

    J’ai beaucoup aimé cet article. D’abord parce qu’il me rappelle cette période de ma vie où nous regardions beaucoup de films de guerre et que cela m’a beaucoup marqué. C’était normal, étant donné la quantité de jeunes hommes qui étaient revenus traumatisés de leurs expériences dans l’armée et qui avaient envie d’en parler ou du moins de s’en servir comme matériel pour leurs projets littéraires. J’ai tellement joué aussi à la guerre avec mon frère et nos amis en nous faisant à croire que nous y étions pour de vrai en nous cachant dans les bancs de neige avec nos bâtons de hockey comme mousquets. J’ai aussi énormément joué avec des petits soldats en plastiques. Je crois que j’ai ainsi développé une certaine facilité à m’inventer des histoires dans ma tête dont je me sers aujourd’hui quand j’écris de la fiction.
    Ce que tu dis aussi au sujet du thème de l’écriture dans ce roman m’intéresse énormément. J’aimerais même le lire si je pouvais mettre la main dessus. Une rapide recherche m’a permis de me rendre compte qu’il n’est pas disponible à la BNQ à Montréal, bien qu’on y trouve The thin red line. Par contre, je l’ai trouvé sur Amazone pour Kindle. Il est sur ma liste de futures lectures.

    • Céline Roos

      Merci pour ta visite et ton commentaire, Daniel! Je me souviens de ces petits personnages en plastique et des batailles organisées avec eux par mes frères lorsque j’étais enfant!
      L’auteur du roman Some Came Running, James Jones n’est plus à la mode aujourd’hui en partie à cause de ses thèmes de prédilection, mais aussi parce que la société a évolué, mais la qualité de son écriture est certaine. Les USA ont une grande population et un nombre incroyable d’écrivains de talent, qui ne sont pas tous connus en France.

  2. Daniel Boissseau

    Sur Amazone, tu peux trouver ce livre offert en Kindle et dans l’aperçu il y a une très intéressante préface rédigée par la fille de James Jones qui traite des déboires de ce roman avec la critique et le besoin qu’elle a ressenti de le faire rééditer en numérique en 2014.

    • Céline Roos

      Oui Daniel, je l’avais remarqué. Il est vrai que je pourrais utiliser le Kindle de ma fille. (Je résiste encore!)

  3. Daniel Boissseau

    Je ne trouve pas que le sexisme exprimé par les personnages du roman est insupportable. L’auteur n’en fait pas la promotion. Il ne fait que reproduire le contexte culturel de l’époque qui, il est vrai, est loin de s’accorder avec le « politicaly correct » d’aujourd’hui. Je pense que c’est intéressant d’observer les changements qui se sont produits depuis cette époque. Bien que je ne suis pas trop certain que ça ait changé tant que cela. Cela dépend du milieu. Et de toute façon, je ne crois pas que ça a changé en dehors des sociétés occidentales.

    • Céline Roos

      Le fait que je sois une femme me rend probablement plus susceptible. Mais je suis d’accord avec ce que tu en dis: « L’auteur n’en fait pas … contexte culturel de l’époque ».

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