Voici deux petits textes à propos de châteaux.

Le premier, l’épisode cinq de mon histoire intitulée Le Périple aux dix étapes est une parenthèse historique.

Pour les épisodes précédents, voir :

Rappel des aventures des deux premiers épisodes ici.

Rappel des aventures des épisodes trois et quatre ici.

La fondation de la communauté du Haut-Château-Du-Roi

Plan du château de Montargis. Dictionnaire d’Architecture
Française du XIe au XVIe siècles (1856)
par Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879). (Wikimedia Commons)

Hugues et Kevin, les deux fondateurs de la communauté du Haut-Château-Du-Roi avaient toujours vécu ensemble car leurs ferrailleurs de pères vivaient dans des baraques voisines sur le site de leur entreprise. Ils avaient fréquenté les mêmes écoles jusqu’à leur dernière année de scolarité en 3e au collège d’une petite ville de dix mille habitants, dont le tiers étaient terriblement aisés alors que les autres vivaient en majorité des minima sociaux. Hugues et Kevin étaient presque analphabètes. Dans le cas de Hugues, cela pouvait être en raison de certaines limitations intellectuelles mais l’intelligence de Kevin n’était certainement pas en cause. Plusieurs professeurs avaient souffert de son humour redoutable et dans les matières où l’oral importait, il se débrouillait plutôt bien. Kevin et Hugues détestaient les livres de façon évidente. Lorsqu’ils eurent seize ans, ils déclinèrent les offres d’apprentissage qu’on leur proposait et se tournèrent vers le métier de leurs pères. Voilà du moins ce qu’ils dirent à l’administration du collège qui les relançait.

Contrairement à ce que leurs professeurs leur avaient prédit, ils ne s’étaient pas retrouvés dans un désert social. Le monde était venu à eux lors des heures chaudes post-soixante-huitardes où des groupes se formaient, de jeunes et moins jeunes, de riches et pauvres, de fils de bourges et de prolos. Ils fumaient des joints, parlaient d’amour libre et de mort de la famille, de révolution des fleurs et de revanche du prolétariat. Kevin, quant à lui, ne se sentit pas plus emporté par cette vague que par les envolées de ses professeurs, mais il profita de la manne de bonnes volontés qui l’entourèrent alors qu’avec Hugues, ils avaient subitement une certaine aura pour ne jamais avoir pactisé avec les pouvoirs en place, avec leur manque de brevet pour preuve. Ils eurent aussi la chance de gagner à la loterie. Ce ne fut pas des millions, mais assez pour s’acheter une vieille ferme avec ses dépendances près du Haut-Château-Du-Roi, où rapidement s’installèrent une quinzaine d’adeptes de la vie naturelle. Quelques années plus tard, la communauté s’était agrandie et renouvelée ; des enfants étaient nés et Kevin faisait évidemment figure de pater familias. Un jeune patriarche, certes, mais il avait le sens de l’organisation et savait donner des directives – par exemple où installer le potager et quelles plantes y cultiver –, il avait commencé à former les membres en « écoute active ». S’il est une chose qui ne fut jamais permise à la communauté du Haut-Château-Du-Roi, ce sont les livres. Kevin et Hugues s’étaient juré qu’on ne les prendrait plus à se faire tyranniser par eux. Lors de soirées dépourvues d’alcool et de marijuana, Kevin entraînait les habitants de la ferme à s’écouter les uns les autres pour être capables de répéter ce qu’ils avaient dit. En peu de temps, petits et grands améliorèrent leurs pouvoirs d’observation et de mémoire visuelle et auditive.

Quelques années plus tard, un observateur éclairé aurait pu dire que la communauté du Haut-Château-Du-Roi possédait une constitution : elle n’était pas écrite mais régnait dans l’esprit de tous.

La suite dans quelques jours !

Ma deuxième histoire de la journée répond également à un défi posé sur Atramenta.

Il s’agit du défi « Dans le château » de Franke Hrod Gari.

Je le cite :

« […] une histoire qui se déroule entièrement dans un château. C’est la seule contrainte. Château-fort ou de plaisance, vous pouvez utiliser le corps du bâtiment mais aussi les dépendances, la cour et les jardins. Ce peut être un château réel ou entièrement imaginé. Il peut être en ruine ou modifié pour une autre utilisation : hôtel, restaurant, musée…
Tous les styles sont possibles : historique, policier, espionnage, fantastique…
Bref, tout est permis tant que l’histoire entière ne sort pas du château. »

Je ne m’y connais pas en château, j’ai donc composé :

Enviable, la vie de château ?

Qui donc pourrait dire que mon sort soit enviable ? Oh ! J’entends bien les arguments. « L’est au chaud, au sec, à l’abri de la pluie et des tornades. N’a pas à payer un sou d’impôts sur le revenu ; ni la taxe d’habitation, et ça se plaint encore ! »

Oui, et vous avez pensé à l’effet que ça me fait lorsque les cartes s’abattent sur moi ? J’ai eu la chance d’y survivre, la dernière fois. Hercule n’a heureusement pas arrêté. Il a continué à triturer ses méninges. Il a remis ses petites cellules grises en mouvement et il a repris la construction du château de cartes.

Moi, en-dedans, après de complexes sensations d’affolement, de désespoir puis de soulagement en voyant que je n’allais pas m’évanouir mais au contraire survivre et me renforcer, oui, j’ai repris confiance et une certaine consistance. Le sens de la vision m’est revenu, éclairé par les lueurs que les bords des cartes délicatement posées les unes contre les autres laissaient filtrer. Le sens du toucher m’a été rendu alors que mes formes d’abord ténues, réduites presque à des points, se sont diversifiées et colorées. Je me suis senti m’étendre, envoyer des filaments, des tentacules, des ramifications de mon être conceptuel jusqu’aux divers étages de la construction de cartes et de pensée poirotienne. J’étais l’émanation de la pensée fertile et complexe du génial détective.

Quand une partie de mon être a atteint le dernier étage, à la pointe centrale au faîte de l’édifice tendrement manipulé par Hercule Poirot, je me suis surpris à irradier une lueur chaude et brillante et – était-ce de la synesthésie ? – il m’a semblé ressentir l’impression de clarté et de bonheur qu’il a éprouvé en comprenant qu’il venait de résoudre l’intrigue. Il a été si heureux qu’il n’a pas démonté mon château.

C’est bien beau la gloire ! Pourvu que ça dure ! Et arrêtez de dire que je râle tout le temps, que je ne vois pas le bon côté des choses et m’attends toujours au pire !