Pendant près de vingt ans, elle avait consulté une ophtalmologiste, une dame très myope. Les hommes de sa famille n’appréciaient pas cette dame froide et sans sens de l’humour, selon eux. Elle la trouvait très bien, efficace, attentive et elle avait toujours été satisfaite de ses soins. La doctoresse n’avait probablement pas été sensible au charme de ses parents qui en avaient été un peu froissés.

Marseille, vue de la Tour du fanal
du Fort Saint Jean prise à travers
de la résille de béton du MUCEM
GrandBout (Wikimedia Commons)

Mais là, elle avait un problème de vision. Des petits points noirs, comme accrochés à une résille, se promenaient de bas en haut dans son œil gauche. Lorsqu’elle voulut appeler son ophtalmo, elle apprit que celle-ci avait pris sa retraite et elle fit donc le numéro du cabinet suggéré. Ce n’était pas si loin, cela allait et elle obtint un rendez-vous rapidement lorsqu’elle expliqua ce qui lui arrivait.

Elle arriva à l’adresse du cabinet où on l’installa dans une salle d’attente. L’immeuble avait été rénové et les salles de consultation étaient très petites avec des plafonds bas, du placoplatre. Elle trouvait étrange ces salles réparties sur plusieurs étages.

Économie de place. Ils ont un protocole d’hygiène bien mis en place. Qui entend-elle ? Une infirmière ? Une interne ? Qui s’occupe d’une vieille dame et lui parle d’une voix claire et très forte. Ce n’est pas un peu infantilisant ? Effectivement, la dame n’entend pas bien. Elle n’est pas bête, je l’entends. Amusant ! Elle dit une phrase qu’il m’est déjà arrivé de dire ailleurs : « il faut m’expliquer. Quand on m’explique, je comprends. » Elle explique être assez sérieusement claustrophobe. Il est clair que ces petites salles ne sont pas adaptées à sa phobie.

Une assistante m’a installée ailleurs, un médecin va venir. Mon box. Environ deux mètres sur trois, hauteur de deux mètres cinquante. Une fenêtre avec un rideau de plastique descendu qui ne laisse pas voir l’extérieur. Quatre sièges : deux chaises en bois et plastique, un tabouret et le fauteuil où le patient s’assied pour être examiné. Celui-ci est légèrement surélevé. Du côté du mur, à droite à côté de la porte, l’équipement de consultation, une sorte de microscope pour regarder l’œil.

Le médecin est ici. Ce que j’ai n’est ni grave ni dangereux. « C’est normal, vous êtes vieille ! » Il est marrant, ce toubib ! Ils ne disent pas ce genre de trucs d’habitude. Je me fais tout un film, inspiré par ces séries télé sur les hôpitaux. Il a dû soigner des patients dans des régions sinistrées, peut-être dans des régions où la guerre fait rage. Il voit tous les jours des patients en danger de mort, avec des blessures terribles, alors mon bobo à l’œil ne lui semble pas bien grave. Et puis, je suis vieille, ce n’est pas comme si j’étais un enfant que des circonstances terribles empêchent de grandir en bonne santé. Mais ça va d’abord un peu s’empirer : désormais je verrai toujours une sorte de toile d’araignée devant mon œil. C’est le gel de l’œil, le vitré, qui est en train de se détacher. Cela a probablement été causé par une déshydratation. Tant que je ne verrai pas de taches de lumière vive, il n’y aura de problème.

Une journée tranquille, de printemps, beaucoup de soleil. À l’arrêt de tram, elle se cache les yeux de sa main. La lumière la fait souffrir car on lui a fait un fond d’œil. Elle a été surprise qu’on la laisse sortir si vite. Elle n’avait pas mal dans le cabinet médical mais, dans la rue, la douleur est intolérable. Elle peut regarder les endroits qui ne sont pas éclairés par le soleil mais pas les autres. Les gens ne semblent pas la regarder. Elle se dit qu’elle doit être inquiétante. Elle attend le tram, se demande si son œil est rouge, si les gens croient qu’elle pleure ou qu’elle a pleuré. Il y a au moins une autre femme, assez jeune, qui est assise dans l’abribus, qui regarde de l’autre côté. Une ou deux autres personnes qui attendent, sont debout, ne sont pas tournées vers elle. Elle ne sait pas si elles l’ont regardée alors qu’elle ne les voyait pas. Un tram arrive. Il est là. Elle entre, trouve une place assise. Elle souffre moins à l’intérieur et n’a plus besoin de se cacher les yeux. Mais elle regarde à terre, se prépare mentalement pour le trajet à parcourir lorsqu’elle sortira du tram pour rentrer chez elle. Elle pense qu’il y aura au moins des immeubles qui devraient couper le soleil dans la petite rue avant le tortillon du Jardin Botanique. Plus tard, elle arrive à faire ce trajet en pied, un peu péniblement, mais sans problème. Elle va juste devoir s’habituer à la résille dans son œil.

PS. Ce texte relatif à un problème médical m’a été en partie inspiré par le travail que fait Annick Brabant sur « le corps ». Voir ici par exemple : Au verso des mots