Dans la nouvelle Hot Ice (1990) de Stuart Dybek, un personnage collectionne des fenêtres qu’il admire au fil de ses pérégrinations. Il n’est pas un collectionneur habituel : il n’emporte pas ces fenêtres qui restent là où il les a trouvées. L’idée d’être heureux de la beauté sans vouloir la posséder me plaît.

L’inspiration du texte qui suit vient d’une suggestion de François Bon dans son atelier d’écriture du Tiers-Livre:

Il s’agit plus de traiter de la fenêtre comme surface réflexive et méditative, mémorielle, qu’isolant un fragment de réel extérieur projeté en 2D.

François Bon

Fenêtres hypothétiques

Aurait-elle été jeune aujourd’hui, en 2019, les grumeaux dans son potage l’auraient embarrassée. Une impression désagréable de quelque chose de pas clair. Elle se serait trouvée assise dans une cantine d’entreprise vide. L’autre raison de son malaise aurait été le manque de fenêtres, elle avait toujours été un peu claustro. La vitre qui devait donner sur la cuisine n’aurait pas été pas transparente. Elle n’aurait même vu personne de l’autre côté des comptoirs de plats. À côté du potage, une tranche de viande géométrique, de la purée et une sauce « gravy ». Et dans un coin du plateau, un petit flan et un verre d’eau. Dans cette salle vide, elle se serait sentie démunie, presque nue. Un maigre début pour son stage en entreprise. Elle aurait eu envie de repartir mais un repas gratuit ne se refuse pas.

Au secrétariat, on l’aurait fait attendre et elle aurait feuilleté des brochures sur la compagnie. Sur sa gauche, au travers d’une vitre, elle aurait aperçu une partie d’un atelier avec des dispositifs mécaniques et des personnes qui auraient parfois passé mais elle n’aurait pas compris ce qu’on y faisait. Elle n’aurait pas voulu flancher et se serait promis de tenir le coup.

Pendant qu’on la présentait à ceux avec qui elle allait travailler, elle aurait tenté de comprendre un peu le décor, la salle qui n’avait pas la taille qu’elle attendait. Elle aurait été surprise par sa configuration : plus longue que large avec trois bureaux placés en parallèle. Beaucoup de place autour, des meubles de rangement en métal le long des murs. Le plafond aurait été haut. Les fenêtres auraient montré que les murs étaient épais. Cela aurait été surprenant, elle n’avait pas eu l’impression en entrant que le bâtiment était vieux. Mais elle serait peut-être entrée par une annexe plus récente.

Elle se serait dit qu’à la fin, elle pourrait passer de l’autre côté, regarder les fenêtres ou les portes mais de l’extérieur en étant facteur, vendeuse de glaces, promeneuse de chiens, employée de zoo ou de jardins publics, animatrice de camps pour enfants ou encore marchande sur les marchés. Des métiers où elle n’aurait pas été enfermée.

Fenêtres de dos

La salle de ce restaurant était spacieuse : d’une part, en dehors du comptoir, elle devait bien faire 60 m2 ou plus et elle avait deux grandes porte-fenêtres et deux grandes fenêtres d’un côté plus deux autres grandes fenêtres en perpendiculaire. Elle tournait le dos à une fenêtre, faisant face à la tranquille animation qui consistait surtout en les mouvements, les allées et venues de la patronne et serveuse. La plupart des clients étaient seuls, chacun à leurs tables, silencieux. Un ou deux mois plus tôt, elle était venue y discuter avec le patron qui connaissait des artisans capables de l’aider à la rénovation des fenêtres de son studio. Les choses doivent être entretenues.

Fenêtres rêvées

Combien de temps allait durer la noirceur du ciel et de la ville qu’elle voyait en ce moment après s’être coiffée et brossé les dents ? Elle regrettait que ce ne fût pas de son ressort car elle aurait aimé pouvoir influer sur la couleur de l’autre côté de ses fenêtres. Elle aurait voulu que la lumière pénètre la chambre et donne des reflets multicolores et brillants à toutes choses. Elle aurait voulu voir les petites particules dans l’air, qui sembleraient planer alors qu’elles seraient peut-être en train de tomber, mais on ne comprend pas toujours ce que l’on voit. Un faisceau de rayon de soleil descendrait en ligne diagonale vers un point indéfini à l’arrière de son bureau et en chemin elle serait fascinée par ces points brillants de petites fées inconscientes de sa personne et vivant dans une autre dimension que celle où règne la gravité.

C’était hier, le jour précédent (ce qui fait que le précédent « précédent » devenait le pénultième ; ces règles de marqueurs temporels devenaient fastidieuses) qu’elle avait écrit ce dernier paragraphe.

Fenêtres à l’étude

Le soir (de hier, donc du jour précédent), elle avait eu une vision d’autres fenêtres qu’elle avait connues et autant l’écrire pendant qu’elle y pensait. Il s’agissait des grandes fenêtres, d’immenses panneaux dans les murs des grands amphis de la fac. Elle les voyait mieux lorsque elle était assise en haut ou au milieu dans l’amphi. C’est-à-dire qu’elle pouvait les embrasser du regard en même temps qu’elle voyait la longue table qui faisait face dans presque toute la largeur de l’estrade aux étudiants assis dans l’amphithéâtre. Mais elle s’asseyait la plupart du temps devant, à une table du bas quand elle le pouvait pour mieux entendre le prof et ne pas entendre les bavardages des étudiants. L’inconvénient était alors qu’elle ne voyait pas les fenêtres. Elle aurait pu les voir, bien sûr, à condition de tourner la tête vers la gauche, mais elle n’y pensait pas, forcément, concentrée qu’elle était sur le cours. Cela datait d’une vingtaine d’années, avant qu’elle entame une période de quinze ans à enseigner dans les salles de classes où son regard pourrait embrasser à la fois les élèves, les grandes fenêtres, et, si elle tournait la tête, la porte qu’elle aimait laisser ouverte.