Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Des histoires vraiment très courtes !

Depuis quelques années, chaque été, une membre du forum Atramenta propose des défis de textes très courts. Il s’agit d’écrire en cinquante-cinq mots au plus de petits textes inspirés d’une citation provenant d’un roman. Ces défis sont accessibles dans la rubrique « Auteur cherche auteur » du forum.

Je vais recopier ici quelques-unes de mes histoires très courtes, écrites au fil des derniers mois.

Le Vieux-Port de Montréal (photo de Christophe95 sur Wikimedia Commons)

Histoires d’animaux

Je fixe ces pages jaunâtres vers lesquelles je ne peux laisser filer mes mots. Découragée, je m’apprête à fermer mon cahier quand je vois un petit éphémère s’y dresser. Il a surgi, les lignes brillantes, sur deux pattes, et semble m’apostropher en un cri muet d’horreur pour que je ne l’écrase pas.

Histoires de profs

Il essayait de transmettre les subtilités du management mais cet étudiant borné refusait de lâcher son téléphone. Peu de personnes allaient comprendre ce qu’il fit alors. Il s’assit dans la salle de classe libérée de ses occupants. Placidement, le professeur envisagea la portée probable de son geste lorsque la police l’interpellerait.

Les jeunes écoliers, qui veulent défier un professeur sans prendre le risque d’être franchement insolents, utilisent une tactique ingénieuse. Quand le professeur leur demande de réagir à l’oral, ils répondent en suggérant une insulte, sans se préoccuper de la justesse de la réponse. L’essentiel est de faire un clin d’œil aux copains qui comprendront !

En ce moment, à la perspective de la rentrée scolaire et la prérentrée des profs demain, je serais plutôt encline à rire jaune. Je sais qu’il y aura quelques rires demain, dont la couleur variera dans la même teinte. Nous n’avons plus l’âge pour pleurer et dire que nous ne voulons pas aller à l’école.

Histoires de familles

Une après-midi pluvieuse avec quelques rayons de soleil aveuglants par moments est le cadre de ce souvenir. Elle s’est rappelé que les ombres de ses parents pourraient l’observer sous le grand orme lorsqu’elle promène le chien le matin. Pense-t-il pareillement lorsqu’il s’arrête et se retourne ? Probablement pas, il ne serait pas aussi tranquille.

Mon premier téléphone a été une grande joie pour moi. Il me permettait de franchir le gouffre de mon isolement. C’était comme si j’avais pu partir et échapper aux tracasseries jalouses de mon ami. Cela n’était pas logique car qu’est-ce qui m’empêchait de partir ? Ce téléphone était un symbole du lien avec le monde.

Les yeux grands ouverts dans un corps complètement décontracté fixent ces grands humains qui s’extasient, jacassent, rient ou parlent au-dessus de lui. Le visage du bébé tout entier à son regard ne sourit pas encore en réponse à ceux qui l’y invitent. Regard sans jugement, sans risette, sans pensée des conséquences.

Non : quelle joie lorsque l’enfant découvre la puissance de ce mot ! Enfin, je le suppose, puisque plus tard, pendant quelques mois, il ne s’en lassera pas observant à chaque fois les expressions et les réactions des interlocuteurs. Ensuite, trop policé, on lui rappellera que non est un mot qui peut être salvateur.

Celui qui dort est un mystère. Dans quel univers est-il ? Que se passe-t-il en lui ? A-t-il conscience de notre présence ? Ne faudrait-il pas s’éloigner et ne pas déranger ses rêves ou son repos ? Est-ce de l’abus que de se permettre de l’observer ? Peut-on écouter son souffle sans l’espionner ?

Alors que l’été nous éblouit et nous accable parfois, quelques feuilles commencent à vaciller. Dans quelques semaines, elles joncheront nos sols, memento mori aux couleurs envoûtantes. Les enfants en ramasseront quelques-unes qu’ils enfouiront entre les pages d’un livre aimé, sans penser à leur propre impermanence. L’essentiel est ce relais transmis d’un être à un autre.

La vie se fait plus forte dans la solitude, lorsque on a le temps de penser, entre ses tâches, à propos d’elles, de soi-même et du monde. Il faudrait instaurer des stages de solitude pour les jeunes gens, modules non-obligatoires, s’entend ! Ils pourraient ainsi apprendre sans être influencés et envahis par les émotions.

La vie de couple est-elle la façon la plus naturelle de vivre ? Pour la majorité des jeunes gens, c’est certain. La vie de couple peut pourtant être problématique si elle implique pour une personne de ne jamais réfléchir à ses propres inclinations et intérêts ou de ne plus avoir le temps de penser.

Histoires d’écrivain public

Ma collègue aide un Monsieur à remplir son dossier pôle Emploi. Il dit avoir travaillé dans l’organisation de grands projets mais refuse tout détail, invoquant la sureté nationale. Nous avons tenté de lui expliquer que Pôle Emploi demande des références précises avec description des tâches. Selon lui, le gouvernement sait tout et cela suffira.

Histoires d’écrivains

Accepter de traduire en mots ses souvenirs les plus douloureux. Oser écrire ce qu’on ne peut lire sans souffrir. Rechercher ses incohérences pour aller au-delà du nœud et tenter de débusquer les sentiers qui pourraient mener à la compréhension. Éliminer le parasitage des idées convenues. Comment y arriver sans se détruire et sombrer ?

Jean-Philippe Toussaint dit avoir écrit neuf versions du premier livre Échecs qu’il essayait de faire publier. Rétrospectivement, il est heureux de ces refus. Il dit avoir fait ses classes avec ce livre. De plus, celui lui a permis, lors de la parution du livre suivant que celui-ci soit présenté comme un premier roman.

N’ayant pas lu le roman d’où est tirée cette cruelle description d’une femme dont l’apparence physique est raillée, je ne peux m’empêcher d’espérer, pour le grand écrivain, que c’est bien la petitesse d’esprit d’un personnage voyeur qu’il a ainsi voulu mettre en exergue. Que les préoccupations supposément esthétiques tant à la mode aujourd’hui m’ennuient !

Celui qui écrit devrait-il se sentir légitimé ? La parole devrait-elle être autorisée ? Les despotes empêchent les habitants de leur pays d’apprendre à lire et à écrire. On l’interdisait aux esclaves emportés en Amérique et on s’assurait que ceux de même tribu ou même famille ne vivent pas ensemble sur une même plantation.

Des paumes de mains imprimées sur la paroi des cavernes aux outils de bureautique à la pointe, les humains ont laissé trace de leur présence. Pourtant un jour personne ne sera plus là pour les lire. Que deviendront ces traces lorsque l’humanité aura disparu ? La pensée survivra-t-elle après la destruction de la Terre ?

L’auteur se dévoile en écrivant, parfois sans qu’il s’en rende compte. Il se dévoile à lui-même également. Lorsqu’il se laisse aller à écrire, sans volonté de publication, et qu’il laisse filer sa main sur la page, il y dépose une suite de pensées et d’association d’idées qui lui révèlent bien des choses à la relecture.

Histoires de mythologies

Est-il un brigand ou un héros, celui qui berna Thanatos ? Sa punition est-elle de mimer inlassablement le cycle des années avec leurs hivers et leurs printemps, le travail inutile et vain, la fuite de la mort ? Ou bien Sisyphe a-t-il obtenu la grâce de pouvoir s’évertuer à jamais contre les dieux inflexibles ?

On a demandé à un philosophe si le gendarme qui s’est sacrifié en prenant la place d’un otage était un héros. Il a répondu que les discours et hommages lui donneront sa dimension de héros. Les milliers de personnes courageuses chaque jour ne sont pas des héros puisque leurs noms ne sont pas célébrés.

Joyce semble obsédé par l’absurde. Des gens, à qui au départ on a fait croire à Dieu et à la vie éternelle, et ont compris que nous mourrions. Ils ont alors ce sens désespéré de l’absurde. Je suis bien consciente de ma mortalité et n’y vois pas d’absurde. Au contraire, cela me paraît logique.

Un petit s de plus, et le nom de Rosa devenait « sparks » : les étincelles. C’est ce que les frères Neville ont exploité dans leur chanson « Sister Rosa » par l’évocation suivante : « Tu as été l’étincelle qui a donné vie à notre mouvement de liberté, merci sœur Rosa ! »

Selon certains récits, c’est à la demande de Jésus que Judas le dénonça pour lui permettre d’accomplir son destin. J’ai acheté un jour l’œuvre d’un artiste qui m’a semblé s’en inspirer : ce sont deux petits visages de pierre appuyés affectueusement l’un contre l’autre par les côtés et regardant dans des directions légèrement différentes.

Cent ans que je suis couchée là et qu’ils viennent tous me regarder. Je les observe lorsqu’ils tentent de m’approcher. Pour me sauver, dis-tu ? Tu parles ! En cent ans, j’en ai appris des choses sur eux, leurs travers, leur ambition, leur couardise. Et il se penche, ne me dis-pas qu’il veut m’embrasser !

Je me suis demandé s’il y avait une personne dont j’enviais la vie, que j’aimerais être. Je me souviens maintenant, que contrairement à ce que je croyais, j’ai bien envié des personnes quand j’étais adolescente : les professeurs que je voyais de l’autre côté de la vitre, qui n’avaient plus l’angoisse des bulletins, des examens.

Histoires de voyages

Deux brins d’herbe folle ont réussi à traverser le confortable mais triste asphalte de la route. Seuls les chiens s’y attardent et déposent leur offrande après les avoir respectueusement humés. Qui nous dira leur cheminement et leurs épreuves ? Combien de temps avant qu’une godasse aveugle ne les piétine et les mutile ?

Je pense au port de Montréal, où je m’asseyais avec mon amie. Pour y arriver, il avait fallu rouler sur des petits pavés. Assises sur de grosses dalles, nous regardions le ciel, le fleuve, les grands silos de blé, les immeubles dont nous ne savions pas à quoi ils avaient servi. Nous écoutions les mouettes.

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  1. Godard-Livet

    Tout à fait réussi. le très court te va très bien, en écriture, en vêtements je ne sais pas.

    • Céline Roos

      Ha ha! Il ne me va plus en vêtements! Merci pour ton commentaire bienveillant!

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