Céline Roos

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Deux Mini-Nouvelles : Errances

Voici deux petits textes à propos d’errances, inspirés, l’un par la phrase de Jean Tardieu « Étant donné un mur, que se passe-t-il derrière ? », l’autre par le thème de la rencontre inattendue.

À propos de Jean Tardieu: – les « problèmes » d’où est tirée la citation; – connaissez-vous le professeur Froeppel?

Mais voici mes deux mini-nouvelles.

Muret, rue Goethe (Google Maps)

Derrière les murs de la petite maison sur le toit

Oui, madame, c’est bien vrai, je ne sors pas beaucoup, mais vous savez, j’en vois du monde ! Ou alors, j’en imagine, parfois. Tenez, vous voyez la sorte de maisonnette sur le toit d’en face ? Cette sorte de cube blanc, dont l’on voit deux faces ? Eh bien, derrière ces murs, à votre avis ? Non, vous n’avez pas idée ? Moi, je vais vous dire, j’imagine une personne y vivant, à l’insu de tous.

La nuit, elle s’abrite dans ce petit appentis. Vous supposez qu’il contient de la machinerie, des arrivées de conduites d’eau ? Un dernier étage pour l’ascenseur ? Des outils restés là d’un chantier précédent ? En tous cas, je vais vous dire, cette personne n’a même pas d’identité connue ici puisqu’elle est arrivée illégalement ou qu’elle est présumée morte. Elle se fait assez discrète et ne sort ou entre dans l’immeuble et sur le toit qu’à des heures où elle n’a que très peu de chances de rencontrer quelqu’un. C’est pour cela que vous ne pensez pas l’avoir rencontrée.

D’ailleurs, comme vous le savez, il y a deux cabinets de médecins dans la maison. Au besoin, si l’horaire est bon, elle peut donc toujours prétendre être un patient égaré, lorsque quelqu’un l’a surprise. Elle n’est pas ignorante ! Elle a réussi à se procurer un téléphone type smartphone qui lui permet de se tenir au courant de l’actualité et d’obtenir des informations sur la ville où elle se trouve. Mais comment subsiste-t-elle ? Pendant la journée, elle marche beaucoup, aux aguets de la moindre pièce de monnaie tombée, du fruit, du légume ou du morceau de pain qu’elle pourra prendre sur un étal de marché. Mais elle est très prudente, elle ne voudrait pas se faire arrêter et renvoyer là où elle se sait en danger.

Je me fais quand même du souci pour elle. C’est l’été mais lorsque l’hiver viendra, la vie sur le toit deviendra insupportable. Il y fera bien trop froid. Il est pourtant difficile, dans sa situation de voir aussi loin dans l’avenir, trois mois ! Une éternité ! Tout peut se passer d’ici là. Sera-t-elle même encore libre à ce moment ? Ou même vivante ?

Je n’y ai pas encore réfléchi, les murs ne vous disent pas tout non plus.

L’eau qui dégouline

L’historique de comment je me suis retrouvée ici ? Commencer par le commencement ? Ha ha ! Au début, il y a eu le Verbe. Non, je rigole, j’ai pas envie : si je racontais ça, on ferait tout de suite des jugements sur moi, des supputations sur ma psychologie. Tout de suite, y aurait : « elle doit être ci ou ça, elle s’est peut-être échappée de » …etc. Pas de ça, M’sieur, M’dame. Ce qui est sûr, c’est que me voici assise dans un coin. Je ne fais de mal à personne. C’est le coin le plus sec de cet endroit seulement éclairé par des lueurs qui apparaissent fugacement, un éclair, des lumières de phares. C’est drôle, d’ailleurs parce qu’il n’y a pas de rue ni de voitures ici, ce sont des voies ferrées. Mon monde est habité par les bruits de la pluie, de l’eau qui dégouline quelque part, des bruissements de feuilles ou de branchages poussés par le vent. Ça caille. Je suis pourtant emmitouflée dans un parka avec plusieurs épaisseurs en dessous, un tee-shirt, deux pulls pas très chauds, un foulard de laine, le pantalon pas assez épais, les chaussettes mouillées, un trou dans une de mes godasses. Assise, accroupie, ramassée sur des journaux comme sur un îlot minuscule dans une mer démontée, je me sens un peu loque. Si j’en avais eu plus, j’en aurai tapissé l’intérieur de mes chaussures, un truc enseigné par une vieille clodo. J’avais le choix. J’aurais pu dormir au chaud cette nuit mais je serais sûrement passée à la casserole. J’aurais été veinarde s’il était seul. Pas voulu risquer le truc, me suis barrée. Je n’ai pas fait confiance et j’ai réussi à m’éclipser lorsqu’il a regardé ailleurs. J’ai profité de passants pour me faufiler à côté d’eux puis j’ai trouvé une façon de me cacher ensuite. Quand j’ai trouvé cet abri, je n’ai pas osé en bouger pendant des heures et puis il y a eu la pluie et la nuit et suis restée là, dans cet abri, sans vraie porte. Il y en avait peut-être une avant. Je vois les câbles au-dessus des voies, la pluie les fait briller. C’est joli, si j’étais peintre, peintre en noir et blanc, et bleu un peu, tiens ! … Ouais, j’en ferais quelque chose, mais là, ça craint. La première fois que je me trouve aussi seule, vaut mieux être seule que dans le pétrin, je me dis. Combien d’heures encore ? Rester ici ou sortir ? La faune qui traîne dans le coin ne doit pas être jojo. Vaut peut-être mieux attendre le matin, passer aux toilettes pour me laver le visage et trouver de l’aide. La pluie se calme, j’entends d’autres bruits, des froufrous précipités. Vers le sol, des petites lueurs, des yeux ! Des yeux d’une bête, un rat sans doute. Je ne suis plus seule. Est-ce que j’ai quelque chose à lui donner ? Faudrait que je reste réveillée jusqu’au matin, vaudrait mieux. Même si j’ai de la compagnie. Surtout si j’ai de la compagnie.

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Questions ouvertes et authentiques

  1. Merci d’avoir relayé mon article ! Votre site est très sympa.

  2. Godard-Livet

    Quel changement de ton ! plus vif, plus direct, plus vivant ! J’aime beaucoup !

    • Céline Roos

      Merci Daniele! Ce changement de ton vient peut-être de l’opposition présent passé.

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