Très occupée cette semaine, je n’ai pas eu l’esprit assez libre pour écrire des articles pour ce blog. Je vais quand même le remettre en route en copiant ici deux courtes nouvelles que j’ai écrites il y a quelques jours pour le concours Au Féminin.

La Sorcière au Chat Noir (1893) par Paul-Élie Ranson,
huile sur canevas –
Collection du Musée d’Orsay
(photo par Pyb sur Wikimedia Commons)

Elles sont publiées sur ces deux pages du concours :

Prudente, la Sorcière !

La Révolte des Rotatives

Prudente, la Sorcière !

Complètement dans les vapes, avec un mal de tête comme il n’en avait jamais eu, incapable d’ouvrir les yeux, ils étaient collés, une envie de vomir énorme qui l’empêchait même d’ouvrir la bouche, Tristan sentit un autre choc à l’arrière de son crâne. Le gars qui l’avait assommé n’en avait pas eu assez ? Il lui en remettait un coup ? Son dos racla le sol humide pendant qu’on le tirait par les pieds. Il descendit des marches sur le derrière, merde, ça faisait mal ! Bong, bong, bong, on le lâchait ! Quelqu’un se débattait avec une serrure. Un bruit de clefs, une porte en métal qui grinçait. Il retomba dans les pommes.

Des bruits d’intérieur mais aussi des battements d’ailes et un liquide qui mijotait sur le feu, une voix qui grommelait. Qu’est-ce que c’était ça ? Dans son visage, du doux. Tristan put ouvrir les yeux. C’était un chat qui se promenait autour de lui et sur lui. Drôles de lumières, du sombre mais aussi du rouge, de l’ocre. Ce n’était pas de l’électricité. Une vieille lanterne d’autrefois éclairait l’endroit et ça puait ! Et puis des bougies allumées, des plantes accrochées au mur et par de longues lanières qui descendaient du plafond. Où était-il, dans un antre de sorcière ?

– Tu crois pas si bien dire, petiot !

Mais j’ai rien dit ? S’il avait pu tomber, il l’aurait fait, mais il était déjà à l’horizontale. La voix éraillée appartenait à la personne la plus laide qu’il ait jamais vue. Il chercha ses yeux, si enfoncés sous des sourcils gris, noirs. Elle lui lança un bref regard perçant et détourna son visage ridé, grêlé et recouvert de verrues. Il devait rêver. Refermer les yeux ? Ou au contraire les écarquiller ?

– Non, tu rêves pas. Arrête de faire ta mijaurée et t’as pas appris à dire merci ? Je t’ai sauvé la peau, tu sais ?

– Où on est, là ?

– Ici, t’es dans mon palais, demi-sous-sol avec vue au ras de la grande avenue, si je veux, mais je veux pas. Çà ira à votre grandeur ?

– C’est quoi cette odeur ? Une potion magique ?

– Un brouet de sorcière, mon gars ! Autant te le dire, mais pas un mot là dehors sinon…

Tristan dut avoir l’air assez effrayé pendant qu’il essayait de se lever.

– Naan, je rigole ! Pour toi, les gentils sont tout beaux et les méchants affreux ?

– Vvvous êtes pas affr…

Il sentit qu’il s’embourbait et se tut, puis :

– Je veux dire, merci.

– Ben voila ! On y arrive ! Bon, où tu crèches toi ? Tu veux manger un morceau d’abord ? Discute pas ! Avale !

Il se trouva attablé avec une assiette fumante et il avait faim. Deux corneilles, l’une sur la table, l’autre sur un perchoir l’observaient, l’air de rien, et la sorcière était absorbée dans sa lecture de papiers maculés.

– J’ai trouvé ce paquet de papiers au bas des marches devant la porte. Tremblez à cause de la sorcière qu’est de retour, ils disent. Tu le crois, ça ?

– Je vais le dire que vous m’avez soigné ! Je peux leur dire que vous êtes réglo.

– Garde-le pour toi ! Ça les exciterait encore plus. Il vaut mieux qu’ils m’oublient.

La Révolte des Rotatives

Tout commença lorsque le photocopieur tomba en panne. Les enseignants tournèrent autour de lui comme des ouvrières à l’entrée de leur ruche. Ils s’échangèrent des remarques peu amènes à propos du maigre budget alloué par l’administration, du gestionnaire qui faisait mal son travail, etc. Certains exprimèrent des plaintes désespérées :

– Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Je voulais leur donner un test qui les auraient occupés pendant deux heures.

D’autres rouspétèrent :

– Mais ça doit être un bourrage de papier ! Pourquoi vous n’ouvrez pas la machine ?

– Moi, je n’y touche pas.

– Attendez, je vais voir. Il y a un message d’erreur ?

– Où ça ?

– Sur la petite fenêtre, qu’est-ce que ça dit ?

– « Remplacer papier par tissu soyeux de préférence »

– Tu te moques de moi ?

– Non, c’est vraiment ce qu’on peut lire.

Les profs s’approchèrent à plusieurs pour vérifier puis se regardèrent, ébahis ou hilares.

– Un de nos petits génies de BTS informatique nous aura piégés.

– Je vais vérifier qu’il y a du papier dans les compartiments.

Elle ouvrit les tiroirs, recala les ramettes de papier, referma les tiroirs. Un clic. La machine vrombit.

– Relance l’impression pour voir !

Ce fut le même résultat.

– Bon, j’en ai assez ! Je vais à l’administration. Ils ont aussi un photocopieur. Il est hors de question que je ne donne pas le test aujourd’hui !

Un trio d’enseignants se dirigea d’un pas combattif vers le secrétariat de la direction, les autres s’étant déjà résignés à fonctionner sans photocopies.

Au secrétariat, ils crurent assister à une répétition de la scène. La proviseure était même sortie de son bureau !

Voyant arriver les enseignants, tous munis de supports papiers, une des secrétaires leur dit :

– Désolée, nous ne pouvons pas vous aider. Nous avons appelé le technicien, il devrait arriver dans la matinée.

– Votre photocopieur ne marche pas non plus ? C’est une catastrophe !

– On ne comprend pas. Un premier message d’erreur mentionnait du tissu. Maintenant, il est question de tissu non synthétique, et fleuri.

Ce matin-là, les professeurs n’obtinrent rien de plus sinon des paroles de consolation de Madame la Proviseure pour celle qui avait prévu un devoir sur table pour sa classe. Tous allèrent rejoindre leurs élèves. Les couloirs bourdonnaient d’excitation. Pourtant, comme d’habitude, les élèves étaient absorbés par leurs téléphones portables, mais ils semblaient excités et commentaient ce qu’ils avaient lu. Les enseignants eurent beaucoup de difficultés à les faire entrer dans le calme et à obtenir le silence ensuite. Les plus pragmatiques d’entre eux demandèrent aux délégués de leur expliquer ce qui se passait. Et ils apprirent que… les rotatives s’associaient au combat des végétaux, qu’un monde nouveau était advenu et que plus jamais les humains ne seraient autorisés à gaspiller les ressources de la planète.