Cette année, j’ai participé à l’atelier ou le jeu ou le défi, je ne sais comment l’appeler, du Zodiac (sur F…k). L’idée était d’écrire des nouvelles en moins de trois mille signes, une par mois au moins. Chaque fin de mois, les participants proposaient des thèmes pour le mois prochain, qui étaient alors mis au vote. Pour le mois de décembre, les thèmes proposés sont : Théâtre – Exil – La ville invisible – Bulle – Séchoir à linge. Voici donc deux petites nouvelles, l’une inspirée par le thème Théâtre, l’autre par un thème qui n’a finalement pas été choisi : Glace.

Dans les coulisses

Au moins, ils avaient le ventre plein. Le patron de la troupe et Faraud le Borgne, leur chef, n’étaient pas ravis qu’ils aient mangé avant de jouer mais les acteurs avaient insisté.

Les temps étaient durs et les stocks de nourriture maigres en cette saison hivernale après de pauvres récoltes et le passage des armées sur les terres de la commune. Leur ville, assiégée pendant de longues semaines, avait finalement capitulé devant les troupes de la reine. Leur duc était emprisonné, supposait-on. Quant au commandant militaire et ses principaux lieutenants, ils avaient immédiatement été passés par les armes.

La souveraine, sa suite, son corps de garde rapproché étaient arrivés le jour précédent pour prendre possession du château ducal. On disait qu’ils allaient rester quelque temps et les notables de la ville avaient demandé à la troupe de théâtre locale de jouer une pièce devant elle, pour la recevoir avec prestige et l’amadouer. Ils allaient accomplir cette prestation en tremblant intérieurement. Si leur spectacle ne plaisait pas à la reine, se retrouveraient-ils dans les geôles du château ? Il valait mieux manger avant : au moins ce repas, on ne le leur reprendrait pas.

Le problème était que la pièce qu’ils connaissaient le mieux était celle de ce roi du temps passé qui devenait fou dans son vieil âge. La reine apprécierait-elle de voir un acteur représenter un roi, un roi fou de surcroît ? Ils avaient soigneusement choisi une variante de la pièce qui finissait bien. Le dramaturge avait été prudent : selon son public, le roi mourait désespéré ou vivait ses dernières années, entouré des siens, de ses fidèles qui s’occupaient dignement et tendrement de lui.

Suivant la coutume locale, tous les acteurs étaient des hommes. Même les filles du roi étaient jouées par trois jeunes garçons de la troupe. On les avait installés dans une pièce entre les cuisines et la grande salle d’honneur. Ils étaient à présent en train de revêtir leurs costumes, de se maquiller mutuellement, de préparer et mettre en ordre les divers accessoires : la carte du monde que le roi étudierait dans le premier acte, les panneaux peints montrant des arbres, des bosquets pour signifier que telle scène se déroulait dans une forêt afin que le public comprenne les changements de lieux. On entendait des roucoulements, des grognements, des vocalises et des raclements de gorge. Certains faisaient des mouvements d’assouplissement et de gymnastique. La tension était palpable malgré les piques et les plaisanteries qu’ils se lançaient de l’un à l’autre.

Un soldat un peu ventru ouvrit subitement la porte et laissa pénétrer une jeune femme qu’ils ne connaissaient pas.

– Bonjour Messieurs ! Ma noble dame est prête à assister à votre spectacle. Ne craignez rien ! Elle est versée dans les arts et soutient les artistes.

Faraud le Borgne la remercia d’une révérence, prit son bâton pour sonner les trois coups et se mit en route pour aller déclamer le prologue. Les acteurs se turent et entrèrent dans leurs personnages.

La glace

Je déteste les films de Noël. Le mot est fort, mais ils me glacent. Déjà ces flocons, et le regard d’admiration des acteurs lorsqu’ils les voient tomber alors que je frissonne. Beurk. Et ces étendues de pentes enneigées qui semblent ravir les personnages. Bien sûr, ces scènes sont intercalées avec d’autres dans une intrigue à propos d’une fête que quelqu’un ne voudrait pas organiser, ou fuir, ou une détresse dont on devine qu’elle sera soulagée à la fin du film. A-t-on jamais vu un film de Noël qui ne finit pas bien ? Les films de Noël finissent bien. C’est le miracle de Noël. Mais si cela arrive toujours, où est le miracle ? Moi, je vais faire un miracle. Je vais vous raconter une histoire de Noël qui ne s’est pas bien terminée. Spoiler !

Cette histoire est animée par trois protagonistes : un petit garçon malheureux puisque son père s’était séparé avec bruit et fureur de sa mère, le-dit père et une dame qui souffrait de ne pas avoir d’enfant. Vous me direz, mais cela ne peut qu’aller mieux, non ? Ils vont se rencontrer, passeront Noël ensemble et se marieront.

Et vous avez raison, c’est bien ainsi que cela se déroula, grosso modo. Soyons élégants et ne mentionnons pas les anicroches à ce bonheur presque parfait qui émaillèrent le tableau de petits éclats, la rébellion de l’enfant qui, passé la première bonne surprise, considéra qu’en fin de compte c’était bien sa mère qu’il voulait proche de son père et non l’autre femme, le père qui trouva de mauvais goût que la nouvelle venue, au lieu d’arborer un sourire reconnaissant, constatât qu’elle trouvait assez ennuyeux de devoir rentrer à heures fixes à la maison.

L’apogée de ce tableau idyllique se déroula probablement ce jour de Noël où la belle-famille, ayant voyagé dans une voiture pleine de rutilants cadeaux, puis les ayant installés autour d’un sapin chargés de filandreuses émanations de vierge, de boules multicolores gluantes sous une de ces menaçantes étoiles, commença à gentiment s’enivrer à neuf heures et invitèrent les enfants (les petits cousins étaient là) à ouvrir leurs cadeaux pendant que les adultes les observaient dans leur grise bienveillance. Une de ces adultes, un peu moins joyeuse, osa suggérer qu’il n’était peut-être pas bon que les enfants associassent ainsi alcool et joie familiale, ce qui jeta un certain froid. La glace ne se rompit pas ou plus. Les neiges éternelles…