— Allez, on termine cette partie. N’oubliez pas de vérifier que toutes les pièces sont là en les rangeant dans les boîtes !
— Oh, pourquoi on termine si tôt, aujourd’hui ?
— J’ai une petite réunion avec les autres profs. Allez, dépêchez-vous ! On se revoit la semaine prochaine !

Les membres du club d’échecs du Collège Marshall étaient des élèves de la 6ème à la 3ème. L’âge n’augurait pas de leurs succès échiquéens. Dès l’ouverture du club, ils s’étaient montrés enthousiastes. Ceux qui étaient tout à fait débutants à leur arrivée avaient rapidement maîtrisé la règle du jeu et un grand tournoi interne avait pu débuter. Les joueurs d’échecs y participaient après les premières vingt minutes de la séance consacrée à une démonstration au tableau parfois suivie d’exercices sur des diagrammes ou sur les échiquiers. Pour l’instructrice d’échecs, Lise Dubost, tout ceci était réjouissant.

Lise, professeur d’anglais TZR (titulaire sur zone de remplacement) enseignait à l’année dans ce collège. Elle était heureuse d’avoir pu mettre en place ce club mais elle savait qu’il n’existerait plus dès qu’elle serait appelée ailleurs pour une autre suppléance ou pour un poste fixe. Elle attendait ce poste fixe depuis onze ans maintenant. L’année précédente et cette année, elle se trouvait au Collège Marshall, mais elle avait longtemps travaillé en lycée. Au collège, il y avait plus de chances de promouvoir le jeu d’échecs qu’au lycée où les horaires des lycéens étaient trop denses pour arriver à placer des heures de loisirs culturels. Si elle obtenait un poste fixe en lycée, elle ne pourrait probablement plus animer un club d’échecs mais elle pourrait créer des cours d’anglais un peu plus intéressants et elle gagnerait un peu plus d’argent grâce à ses classes de BTS qui lui assuraient aussi de faire partie de plus de jurys d’examens. Ce qui était essentiel était d’obtenir un poste fixe pour pouvoir monter des projets sur plusieurs années, alors que pour l’instant, elle ne savait jamais où elle serait affectée l’année suivante (et parfois le mois suivant, lorsqu’elle n’avait pas de remplacement à l’année).

Lise emballa le reste de ses affaires d’échecs et les rangea dans l’armoire (encore un avantage du collège : on avait sa salle) et referma la porte de la salle, toujours flanquée d’un de ses petits élèves qui continuait à parler de sa dernière partie, un passionné ! Elle l’envoya rejoindre ses copains dans la cour de récréation et se dirigea vers la salle des profs où les collègues avaient organisé une réunion.

Il y avait Farida, une collègue d’anglais, envers qui Lise se sentait reconnaissante pour l’accueil chaleureux qu’elle lui avait prodigué à son arrivée au Collège Marshall l’année précédente. Au début de l’été, elle lui avait prêté tous les manuels utilisés dans chaque classe, ce qui lui avait permis de se préparer de façon adéquate, un luxe rarement offert aux TZRs ! Robert, elle ne savait plus quelle était sa matière mais il était syndiqué FO, Mélanie et Sophie, des profs de français, Hugues et Ali, des profs de maths, et quelques autres qu’elle ne connaissait pas bien. C’était une des salles de profs les plus sympas qu’elle ait connues et elle en avait vu au fil de ses nombreux remplacements ! Ce devait être la taille de l’établissement qui faisait qu’on s’y sentait mieux que dans les grandes usines à gaz avec plus de mille cinq cent élèves et étudiants et autour de deux cent profs, comme le lycée auquel elle était rattachée. Aussi, en collège, il fallait bien que les profs se tiennent les coudes car les coups durs arrivaient plus souvent qu’en lycée. Certains élèves de collège pouvaient disjoncter. On les retrouvait plus rarement au lycée, ceux-là.

Elle remarqua, un peu à l’écart, Madame Tomasini, la charmante dame d’entretien, toute menue, d’habitude si souriante, aujourd’hui l’air soucieux, accompagnée d’une collègue de SVT qui lui parlait à voix basse. Lise alla se chercher un café à la machine et s’assit dans un fauteuil à une des tables basses. Les fauteuils étaient placés de façon à former des petits îlots carrés pour de petits groupes de bavards. En face d’elle, elle avait Hugues et Ali et à droite la nouvelle stagiaire d’EPS qui semblait réviser sa prochaine séquence pédagogique dans des fiches de travail.

Un mouvement dans la salle, Farida arrivait avec les autres. Un arc de cercle se forma autour de leur carré et Farida prit la parole.

 — Bon, les collègues, on a besoin de votre soutien. Madame Tomasini subit en ce moment des pressions intolérables et il faut réagir. Je vais vous faire passer une pétition. Lisez-là, et voyez si vous désirez la signer. Mais il faut faire quelque chose et montrer à l’administration qu’on ne peut pas accepter certains comportements.

L’arc de cercle se défit aussi rapidement qu’il s’était formé. La pétition commença à circuler en deux exemplaires. Les professeurs parlaient à voix basse.

— Mais qu’est-ce qui se passe encore ? Tu sais de quoi il s’agit, toi ?
— C’est encore la Gaulier qui fait des siennes. Elle n’arrive pas à comprendre que Madame Tomasini, avec ses maux de dos et l’opération qu’elle a subie cette année, ne puisse pas accomplir la même charge de travail qu’avant. Elle la houspille et la pauvre n’en peut plus.
— Mais comment cela se fait-il que ce soit la gestionnaire qui s’occupe de la charge de travail des agents d’entretien ?
— Oh, je ne sais pas, moi. Je ne connais pas la répartition des compétences. C’est vrai, ce devrait être la chef qui s’occupe de ça. Je ne sais pas, ce n’est pas mon problème.
— En tout cas, je suis d’accord pour aider Madame Tomasini. Qu’est-ce qu’elle dit, cette pétition ?
— C’est une déclaration de notre soutien à Madame Tomasini et une demande d’une rencontre avec la principale, la gestionnaire, et Farida pour exposer le problème. Il y a quand même une sorte de menace d’exposer le problème au rectorat.
— Mmm… Je me demande si c’est bien habile. Mais je vais signer.
— Moi aussi, ça fera un peu rager la Gaulier.

Lise se souvint d’un étrange épisode quelques jours avant où Madame Gaulier était subitement arrivée dans sa classe lorsqu’elle était en cours avec des cinquièmes. Indiquant les fenêtres, elle s’était écriée : « Vous savez qu’il est absolument interdit d’ouvrir les fenêtres en grand ! » avant de se rendre compte qu’elles ne l’étaient pas, ou plutôt uniquement en biais vers le haut. Il était impossible qu’un élève se défenestre. Elle était repartie en ébauchant un soupçon d’excuse. Lise n’avait jamais vu une scène pareille d’un de ses supérieurs, et la gestionnaire n’était d’ailleurs pas dans sa hiérarchie. Elle avait oublié l’incident jusqu’à ce moment et n’en parla pas. Elle pensa que Madame Gaulier devait être sous pression d’une façon ou d’une autre. Elle n’avait pas envie d’aller chercher plus loin. Elle avait assez de ses propres soucis.

Suite au prochain épisode!