Le mercredi après-midi, Lise avait deux heures de cours au lycée avec une classe mixte de BTS pour le Magna. Il s’agissait de BTS comptables, de managers d’unités commerciales et d’assistants de gestion de petite et moyenne entreprise. Cela lui donnait l’occasion d’apercevoir au passage des collègues du lycée où elle avait travaillé pendant quatre ans puisque les cours du Magna (formation continue pour les adultes) se déroulaient dans son établissement de rattachement administratif.  Ce jour-là, arrivée près d’une heure en avance, elle avait fait ses photocopies puis s’était assise en salle des profs. Lionel vint la saluer. Professeur de lettres, il était aussi le représentant de son syndicat. Elle lui dit qu’elle était contente d’avoir obtenu une appréciation favorable du proviseur du lycée à son dossier d’avancement par liste d’aptitudes.

Il lui répondit avec un petit sourire et un haussement d’épaules simultané qu’un avis favorable n’aurait pas de poids. Cela ne suffirait pas à obtenir un avancement en grade.
— Je sais bien mais cela me sera utile. Si je suis forcée d’entamer une procédure pour discrimination, il sera plus difficile de m’objecter des arguments d’incompétence ou autres.

Le sourire de Lionel s’estompa. Concernant les mouvements de mutation, le syndicat était un organe de la grande machine administrative. Lise appliquait le vieux principe échiquéen de prophylaxie : elle préférait montrer qu’elle se défendrait plutôt que devoir déposer une plainte pour discrimination. Tant pis si on la regardait d’un œil circonspect. Il n’était plus temps de faire des risettes. Elle vieillissait et voulait s’assurer un certain confort dans ses dernières années de travail. Jusqu’à présent, elle avait été frustrée dans ses ambitions et la maladie, l’excès de fatigue pourraient entraîner encore plus de précarité, peut-être même la perte du travail en quelques années, si un médecin vous déclarait inapte. Elle ne pouvait pas prendre ce risque et se préparait à agir si elle n’obtenait pas de poste au mouvement de mutation, tout en espérant ne pas en avoir besoin.

Au Collège Marshall, la réunion fut présidée par la chef d’établissement qui rencontra d’une part Mme Gaulier, d’autre part Mme Tomasini accompagnée de la représentante syndicale, Madame Farida Djelidi. La rencontre entre les deux partis se déroula un mercredi après-midi lorsque les élèves n’étaient pas là. Il y avait ainsi moins de risque qu’un incident ne force l’un ou l’autre à se déplacer et quitter la réunion. Prévenue du fait que Mme Tomasini était soutenue par une partie du personnel, Mme Gaulier avait apporté un document où elle avait énoncé l’ensemble des reproches qu’elle faisait à Mme Tomasini. Sa fureur était décuplée.

Madame Tomasini n’y dit pas grand-chose. Elle n’avait pas l’habitude de se plaindre et se sentait bien trop intimidée pour se mettre à parler devant la virulente Madame Gaulier, la placide mais impressionnante chef et la souriante mais très incisive Madame Djelidi. Elle était pourtant sûre d’une chose : cela ne pouvait plus durer. Personne n’avait le droit de lui parler avec aussi peu de respect que le faisait la gestionnaire. On aurait dit qu’elle ne pouvait pas comprendre que ce n’était pas faute de bonne volonté qu’elle ne pouvait plus assurer le même rythme de travail qu’autrefois. Cela ne lui était jamais arrivé à elle de tomber malade ?

Malgré les qualités de médiation de la principale, il n’y eut pas moyen d’obtenir un compromis et la plainte de Madame Gaulier ainsi que le soutien écrit des collègues à Madame Tomasini furent transmis au rectorat.

Au mois d’avril, à la fin d’une séance du club d’échecs, Lise ouvrit un courrier qui avait été déposé dans son casier. C’était un mot du syndicat. Elle l’ouvrit et lut une nouvelle à laquelle elle ne croyait plus. Elle avait obtenu son affectation au lycée, celui-là même où elle faisait ses cours de Magna, qu’elle n’allait plus faire d’ailleurs l’année prochaine. Elle avait démissionné de cette fonction. La nouvelle lui fit plaisir, mais elle commença à se sentir un peu mal. Elle ressentit des palpitations au point qu’elle décida d’aller faire un tour à l’infirmerie et, une demi-heure plus tard, elle se trouvait dans un camion de pompiers du Samu qui l’amenaient aux urgences, où elle resta quelques heures, avant de finir par repartir sans avoir été examinée, mais ça c’est une autre histoire.

Comment Madame Tomasini, agent d’entretien au Collège Marshall, s’en est-elle sortie? Les deux partis furent convoqués au rectorat. Dans un sens, Madame Tomasini eut gain de cause car son problème fut enfin reconnu. Mais elle perdit aussi car, sous prétexte de lui trouver un poste adapté à sa situation physique, on la mutait ailleurs, elle ne savait pas encore où et Lise la perdit de vue. On supposa qu’une autre réunion informelle s’était déroulée entre un responsable du rectorat, Madame la Principale, et Madame Gaulier. On avertit plus tard la syndicaliste de ce qui s’y était dit et on lui demanda son avis mais elle ne put que souscrire à la décision prise, ne sachant comment contrer le sempiternel argument « dans l’intérêt du service ». Deux ans plus tard, elle obtint aussi sa mutation dans le prestigieux lycée qu’elle convoitait depuis des années.

Ce récit est une fiction. Toute ressemblance des personnages ou des situations avec des personnes réelles ou des situations actuelles ou ayant existé ne peut être que coïncidence.

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