David Lodge mentionne dans son article sur le flux de conscience, dans son livre The Art of Fiction (1992) que :

It has been said that the stream-of-consciousness novel is the literary expression of solipsism, the philosophical doctrine that nothing is certainly real except one’s own existence ; but we could equally well argue that it offers us some relief from that daunting hypothesis by offering us imaginative access to the inner lives of other human beings, even if they are fictions. 

The Art of Fiction (1992) David Lodge

Ma traduction :

Selon certains critiques, le roman du flux de conscience est l’expression littéraire du solipsisme, la doctrine philosophique pour laquelle rien n’est réel avec certitude que sa propre existence ; mais nous pourrions aussi bien avancer qu’il nous offre un soulagement de cette hypothèse déprimante en nous permettant un accès par l’imagination à la vie intérieure des autres êtres humains, même s’ils ne sont que fictifs.

David Lodge ajoute plus tard dans son article que les romans de flux de conscience ou courant de conscience ont tendance à inciter le lecteur à éprouver une certaine sympathie pour le personnage dont il peut lire les pensées. Je me demande si c’est la raison inconsciente pour laquelle je tente souvent d’écrire de tels passages.

traduit par Jacques Aubert
Éditeur : Gallimard (2006)

Tentative d’écriture en suivant le courant de conscience

Je vais tenter à présent d’écrire ainsi tout ce qui me vient à l’esprit à ce propos, sans écarter les pensées fantômes, divergentes, non-à-propos qui s’intercalent dans mon flux de pensée. Est-ce que cela pourrait devenir un article pertinent sur la question ? Léopold Bloom, l’un des personnages principaux d’Ulysse de James Joyce, parait paradoxalement bien plus authentique que moi dans l’expression de ses pensées. Il ne se corrige pas, il ne corrige pas le flux de ses pensées, celles qui lui viennent alors qu’il marche en ville et que telle ou telle image lui inspire une réflexion – ce n’est pas le mot juste – une assertion à propos de son souvenir de quelque évènement ou à propos de son espoir de quelque évènement à venir. Comment pourrais-je vraiment vivre un flux de conscience authentique alors que je l’écris simultanément ? Je corrige même au fur et à mesure mon orthographe ou ma typographie, enlevant ci et là un espace de trop, ajoutant un s ou effaçant une terminaison de verbe en -nt fautive.

Pour la sympathie du lecteur ?

Mais c’est aussi qu’alors que j’écris, je suis mon propre narrateur. Alors, évidemment, pour en revenir à l’idée de David Lodge que ce type de texte est propice à attirer la sympathie du lecteur pour le personnage, mon entreprise serait tout à fait naturelle, car comme tout le monde j’ai sûrement envie d’être appréciée et donc, mon narrateur aussi, si un narrateur a des sentiments. Madame, vous vous fourvoyez. Vous confondez tout, me dirait mon ancien professeur (un mélange d’un professeur de linguistique anglaise peu sympathique et de mes professeurs de narratologie). Je me retrousse les manches, réellement, dans la vraie vie.

Le courant de conscience : une adhésion au solipsisme ?

Et je dois aussi me concentrer pour tenter de suivre cette ligne de pensée. Si je revenais à la phrase première de Lodge, celle qui parle de solipsisme : comment est-ce que je conçois le flux de conscience ? Pourquoi un roman devrait-il prouver l’adhésion à telle ou telle conception du monde ? D’ailleurs, déjà dans le passé, et aujourd’hui aussi, si on y pense, le roman était considéré comme un genre mineur. Qui mettait trop en avant l’individualité, les sentiments, la personne, qui ne célébrait pas assez les grandes valeurs, les grandes idées, l’état, la nation, la spiritualité. Mais ça, c’est un aparté pour lequel je n’ai pas sous la main assez de références et qui me dévie du sujet original. Alors, est-ce que je crois qu’écrire du courant de conscience révèle une adhésion au solipsisme ? Que je ne peux rien croire, prouver que mes propres perceptions et réflexions ? Cela semble bien abstrait comme idée. Je crois que quand j’étais adolescente j’ai effectivement taquiné de telles idées, mais cela m’a vite passé en vivant une vie assez pleine. Justement, j’avais quitté mon environnement social naturel pour aller voir ailleurs comment étaient les gens d’ailleurs et d’autres milieux sociaux. Je me suis corrigée ici : j’avais d’abord écrit s’ils étaient plus bêtes, différents, etc.

Un accès à la vie intérieure d’autres que soi

Et puis vient le pendant de l’idée de David Lodge, la contradiction qu’il propose : le flux de conscience permet d’imaginer la vie intérieure des autres. C’est donc une ouverture d’esprit. Le type d’ouverture qui devrait permettre de ne pas être raciste, chauviniste, obtus, fermé, peureux et par la suite méprisant et agressif. Là, j’adhère ! Bien sûr, et je ne crois pas être seulement aliénée par une pensée formatée unique. Cette proposition est bien plus sympathique, certainement à mon goût. Mais je devrais tenter de revenir à la littérature et ne pas me perdre. Cela me fait revenir à mon dada actuel : les voix, la polyphonie dans la littérature. J’aime beaucoup tous ces textes où l’on entend des voix diverses exprimées parfois dans un même discours, parce que le narrateur représente un personnage qui est imprégné des pensées d’autres personnages, ou qu’il reproduit des phrases appartenant à la culture locale du moment, ou que… J’aimerais arriver à créer plus souvent des textes de ce type.

Formatage

Je vais à présent publier sur mon blog ce que je viens d’écrire en découpant ce texte et en mettant des sous-titres aux paragraphes pour qu’il soit plus lisible pour un lecteur de blog, mais au départ, il était écrit tout d’un bloc.

À propos de The Art of Fiction (1992) par David Lodge:

Voici la version française de ce livre

J’ai déjà présenté ce livre dans mon article Les Arts de la Fiction et le Suspense.

Également dans mon article Les Voix multiples expliquées par David Lodge.