Dès que j’ai pu écrire ce matin, je suis allée à la pêche de l’inspiration dans mes vieux cahiers et j’ai trouvé une idée relevée dans mon journal le 29 avril 2018 et prise dans Tous les Mots sont adultes de François Bon, p. 98.

Le réel comme bascule : inspiré du Journal (de Kafka).
Contrainte : prendre les 7 derniers jours écoulés, isoler de chacun de ces jours un de ces instants, une de ces aspérités qui font mémoire par l’image et ressentie comme objet singulier.
Ainsi Kafka qui a écrit pendant 6 heures remarque que sa main gauche embrasse sa main droite, par pitié. 

François Bon

Je ne vous infligerai pas ici mon exécution de cet exercice mais je l’ai fait et cela fait du bien d’écrire un texte sans l’idée qu’il soit lu, rien que pour soi. Je me suis sentie apaisée après ce petit temps d’écriture. Peut-être était-ce l’exercice lui-même de tenter de me rappeler des instants de ces derniers jours qui était apaisant. Je me souviens d’ailleurs que c’est une variante d’un exercice de la pratique bouddhique. Je vous le conseille, il fait du bien.

J’écris beaucoup ces derniers temps mais j’envoie certaines de mes nouvelles à un organisme qui propose un concours. En général, ils ne veulent pas que les textes aient déjà été publiés ailleurs. J’attendrai donc quelques mois avant de les publier sur mon blog. Si vous avez envie d’essayer, vous pouvez trouver ici les informations le concernant : Prix Littéraire au Féminin.

Voici donc deux mini-nouvelles plus anciennes que je vous propose. Dans la première, j’ai tenté d’éliminer toute parole entendue : tout n’y est que raisonnement logique ou supputation.

Intérieur d’une voiture I6 de seconde classe
non-rénovée par Stratoswift (Wikimedia Commons)

Film muet dans un wagon

Ils entrèrent dans le wagon du TER, à tour de rôle, chacun avec un rythme différent. Elle était plus lourde et elle choisit sa place avec une petite hésitation, puis se posa et lança un regard avenant vers l’un et l’autre de ses compagnons. Le visage sombre, il commença par poser les valises sur les rails au-dessus des sièges, alors que l’enfant bondit sur le siège près de la vitre et alluma tout de suite son jeu électronique. Elle posa une question à propos des bagages et commença à s’affairer avec son sac à main. L’homme répondit brièvement et s’assit à côté du garçon. Personne d’autre ne les rejoignit et ils attendirent que le train se mette en branle. Parfois, l’un d’entre eux regardait les nouveaux arrivants passer dans le couloir.

Ses jambes commencèrent à se balancer et un coup, un deuxième et encore un autre vinrent heurter le tibia et le genou de la femme. Elle émit une petite interjection et l’enfant, sans lever la tête, formula un assentiment pendant que le probable père se tournait vers eux en fronçant des sourcils. Un moment de flottement quand la porte fut secouée un moment par quelqu’un qui finalement changea d’idée et s’éloigna pour s’installer ailleurs.

Le garçon posa une question à la femme qui lui montra un grand sac rempli de victuailles. Il voulut fourrager dedans mais elle l’arrêta et il reprit sa place avec une moue boudeuse, en vérifiant du regard que son père avait été témoin de l’injustice. Celui-ci se détourna.

La femme s’adressa à l’homme qui cessa de respirer un instant, avant de laisser échapper quelques mots. Après un court instant, elle sourit et fit une autre remarque mais son compagnon haussa des épaules. Elle ne laissa percevoir aucune émotion, gardant un visage lisse pendant que l’enfant la regardait d’un air clinique. Elle vérifia que les billets étaient à portée de main et extirpa un livre de poche de son sac à main.

Un petit frémissement parcourut la cabine et le trio se rendit compte que le train s’apprêtait à se mettre en route. Une fugace expression de satisfaction apparut simultanément sur leurs visages, immédiatement transformée en un air plus alerte lorsque la porte s’ouvrit pour laisser entrer le contrôleur qui allait vérifier leurs titres de voyage. Ce fut le début d’un voyage court ou long, plaisant ou non.

La deuxième mini-nouvelle est inspirée d’une suggestion d’écriture donnée dans un atelier à Bruxelles. Il s’agissait de décrire un personnage à partir d’une photo, d’imaginer une folle activité lors d’une fête locale puis d’inventer un récit intégrant le personnage à l’activité. L’idée m’en est venue après avoir lu ce qu’en a fait une blogueuse qui y a participé.

Activités de découverte

Le 28 septembre à Mirez-les-Trembles, les associations ont ouvert leurs portes et offert des ateliers et des parcours de découverte pour attirer de nouveaux adhérents. Le club d’échecs local a proposé l’activité suivante : des simultanées d’échecs croisées en patin à roulettes (celui qui tombe prend la place d’un joueur assis et lui donne ses patins).

D’emblée, aimant le hockey sur glace, Stephen a été assez emballé à l’idée d’y participer. Il n’a jamais été un très bon joueur d’échecs mais il y a joué, pendant deux ou trois ans. Il était inscrit dans un club scolaire et son équipe avait même remporté une compétition locale.

Stephen est un jeune homme célibataire vivant avec deux chiens et un chat, qu’il a hérités de sa mère avec qui il vivait lorsqu’elle était encore de ce monde. Plutôt sérieux, il mène une vie rangée, mais il sort quand même de temps en temps. Rien de bien fou ! Un cinéma à l’occasion, le bistrot avec de vieux copains de fac ou un collègue quelquefois dans le mois. Même s’il est féru de hockey, ce n’est pas une activité qui se pratique toute l’année. Son travail ? Rien de bien passionnant non plus : il occupe un poste d’assistant manager dans une petite entreprise, un emploi qui ressemble beaucoup à ce que l’on imaginait des secrétaires autrefois. Il lui manque une amitié féminine, une amoureuse, quoi ! Il ne sait pas trop comment faire pour la rencontrer, cette amie idéale. Il est un peu timide, il faut dire, et puis si responsable ! Responsable de ses animaux domestiques qu’il n’ose pas quitter trop longtemps. Stephen est un jeune homme qui commence à s’ennuyer comme il pensait que ne le faisaient que les vieux.

Il espère bien pouvoir chausser les patins à roulettes, même s’il n’est pas si fort comme joueur d’échecs. Mais non, le sort lui attribue une place assise. Stephen fait de son mieux même si le gain de la partie n’a aucune influence sur sa chance de pouvoir patiner. L’activité débute et Stephen est content de voir que les joueurs en patins ne sont pas très habiles et que l’animateur ainsi que la musique sont tous deux susceptibles de les affoler assez pour qu’il y ait quelques bousculades. Une idée perfide lui vient à l’esprit : si quelqu’un lançait des billes, les chutes seraient assurées. Mais il se reprend tout de suite. Il retombe en enfance ! Ce n’est pas son genre de désirer que des gens tombent, ils pourraient se faire mal ! Ooops ! Juste en face de lui ! Sa tête ! Il se lance d’un bond et propose sa place au malheureux, bien content de trouver une place plus stable. Stephen attache les patins récupérés. Il faudrait qu’ils s’entraînent en salle ou dehors avec des patins à roulettes, se dit-il, pensant à son club de hockey. Il sourit à une jolie participante en effectuant une savante virevolte qui se termine en une impressionnante chute et il se retrouve au sol et ramasse la magnifique bille multicolore coupable de sa honte. Un autre, plus retors que lui, a mis sa fugace idée en pratique.