Voici trois récits très courts. Le premier « Voisins dans le hall d’entrée » répond à la suggestion d’écriture par François Bon : OUTILS DU ROMAN #9 | DANS LE DÉCOR, 2 – points de vue multiples.

Dans mon dernier article, je répondais à la suggestion d’écrire à propos de huit lieux, extérieurs et intérieurs. Ici,

La deuxième étape, depuis ces 8 cadres visuels définis dans l’exercice précédent, c’est de choisir — mais irrationnellement, mais obscurément — celui qui vous semblerait le plus en affinité avec ce que vous explorez par l’écriture. […] Mais, une fois ce cadre élu, on le fera dire par trois personnages, trois points d’énonciation, lestés à outrance […]

François Bon
Image (hérissons) par Gerhard G. de Pixabay

Voisins dans le hall d’entrée

Bon, portrait de groupe avec dames. Dames, je me comprends ! Mémères, plutôt. Il faut négocier cette marche, avec des roulettes, pas évident. Ces abrutis d’aides VSL, on se demande ce qu’ils ont eu comme formation. Et ces boîtes aux lettres, normalisées, ils appellent ça, sauf qu’ils n’ont pas pensé aux chaises roulantes. Oui, bonjour Mesdames ! Oui, ça roule ! La fille est nettement plus gironde mais c’est la mère qui aide à l’occasion. L’autre d’ailleurs aussi. Eh oui, elle est lourde et il faut ouvrir l’autre battant pour passer la chaise. Ils n’ont pas appris à bosser, les jeunots.

– Tu as vu ce qu’il lui est arrivé ?

– Oui, pas marrant.

– Et toi, comment ça va ?

– Pas mal, merci !

Je l’aime bien, Meriem, mais ces temps-ci avec la Covid, je préfère bavarder au téléphone. Je n’ai qu’à dire que je suis fatiguée. Ce n’est pas faux et l’ascenseur est libre maintenant. Cette scène avec des gens venant de toutes parts, et nous deux, et le jeune descendant l’escalier avec sa bicyclette sur l’épaule, les gosses dans la cour et notre râleur, je la verrais bien dans une pièce de Ionesco. Chez Beckett, il y a moins de monde sur scène, mais c’est pareil aussi pour la hauteur du plafond. Si j’avais su que j’allais attendre l’ascenseur un quart d’heure, j’aurais sorti les poubelles à un autre moment.

Voilà Madame Kahn qui descend : elle vit au deuxième. C’est une maison cosmopolite et multi-confessionnelle. J’aime bien la ligne de carreaux de faïences, sur la droite, quand on entre : je pourrais me croire au bled. Mais avec l’eau qui fuit, les prix de l’électricité, et pas de câble internet, qu’est-ce que je vais faire ? Les voisins du magasin, derrière, sont algériens mais ils se font plus respecter avec leur commerce. C’est rare qu’on se rencontre tous ensemble, comme maintenant. Je ne comprends pas pourquoi les parents n’insistent pas pour que les portes de la cour soient fermées. Ce serait plus sûr pour eux aussi.

Concernant les deux récits suivants, j’ai pris Le Coq de Bruyère de Michel Tournier et j’ai relevé au hasard les expressions :

— de la sorte

— il articule : « … »

— n’ont pas de piquants

— ce soir-là

— s’était rassemblé

puis j’en ai tiré les deux mini-histoires suivantes.

De la sorte (écriture blanche)

De la sorte, elle allait pouvoir tirer la couverture à elle. Sans l’avoir cherché. Il faut savoir profiter des bons coups du destin car ils arrivent aussi, ceux-là. Ce n’était pas entièrement honnête mais il n’y avait pas de préméditation de sa part. De la réflexion par la suite, bien sûr. Si on la jugeait dans une de ces séries anglophones, on s’assurerait qu’elle avait la connaissance du bien et du mal. Mais elle argumenterait qu’il n’était pas mauvais de profiter de la chance que le sort vous a offert.

C’est ainsi qu’elle put cueillir les honneurs qu’un autre aurait mérité. Et puis, ce devint une habitude, habitude qui était d’ailleurs institutionnalisée dans le milieu. D’honneurs en promotions et consécration, elle se fit une réputation de professionnelle émérite, respectée de tous, de presque tous. Car elle savait et elle mourut insatisfaite.

Il articule : « … » (écriture blanche)

Il articule : « Ce soir-là » et je le regarde, dans l’attente. Mais il est là, bras ballants, l’air hagard et s’il voulait en dire plus, il semble l’avoir oublié.

Je lui indique la table de la cuisine, cette belle table dont je suis tellement fière et, comme il ne bouge pas, j’effleure son coude et le pousse doucement vers une chaise puis je sors du réfrigérateur la citronnade préparée ce matin et nous en sert deux verres.

– Ce soir-là ?

– Oui, il y avait l’orage. Tu te rappelles ?

– Ah oui ! Il a fait des dégâts !

– Dans ma tête aussi.

Le voici à nouveau coi, replié en lui-même. Je pousse son verre un peu plus près de lui et j’aperçois, derrière la fenêtre, les enfants rassemblés : deux mines plutôt ahuries, l’autre joyeuse. Les plus petits ne se souviennent peut-être pas de leur oncle. De la main, je leur fais signe d’attendre un peu avant de rentrer. J’aimerais bien qu’il me dise quelque chose pour comprendre son état. Cela fait deux ans que je ne l’avais pas vu. Je le croyais à Cologne, mais puisqu’il a vu l’orage, il doit être dans la région au moins depuis deux semaines.

– Tu es rentré avec Marianne ?

– Non, elle n’a pas voulu quitter son travail et le gosse a école là-bas, alors.

– Et qu’est-ce que tu fais alors ? Tu es en congé ?

– J’ai décidé de revenir à la nature. J’en ai eu marre de cette vie de bureau.

Et puis, il m’a expliqué qu’il n’avait pas voulu me contacter puisqu’il voulait faire l’expérience de se débrouiller lui-même avec ce que la nature lui apporterait comme ressources. Il vivait dans le jardin de l’ancienne maison de nos parents, qui n’avait pas trouvé acquéreur.

– Tu sais, j’avais lu dans un roman de Tournier que les petits hérissons n’ont pas de piquants.

– Oui ?

– Eh ben, j’ai voulu en attraper pour les manger.

– ?

– Quand je me suis approché d’eux, la foudre a frappé tout près de moi. J’ai été sonné, me suis réveillé plusieurs heures plus tard. J’étais désorienté, j’ai marché.

– Alors, tu viens voir ta petite sœur ? C’est gentil, mais tu aurais pu venir plus tôt.

– Je ne voulais pas t’embêter. Puis, des gens m’ont signalé et la police m’a attrapé. Je ne savais pas quoi leur répondre et j’ai fini par donner ton adresse. Ils m’ont mis dans le bus pour arriver ici et ils m’ont dit qu’ils me surveillaient.

– Bon, on va te retaper. Tu veux voir les enfants ?

Il avait toujours son air hébété.

– Ils ne vont pas te manger.