Certains jours, je pars d’un mot et ne peux écrire autre chose avant d’avoir exploré tout ce que ce mot m’inspire. Il faudra donc que je publie ce texte à propos d’intermédiaires si je veux pouvoir passer à autre chose. J’ai pensé aux intermédiaires en tant qu’étapes dans un processus en évolution, en tant que fonctions occupées par des humains et en tant qu’en outils narratifs.

Les états intermédiaires, les étapes au cours d’une mue.

Image par rottonara de Pixabay

Dans un sens, je vis de façon récurrente des états intermédiaires entre mes diverses cures de chimiothérapie : il y a d’abord les trois jours de la chimio, où je suis assez zombie. Ces jours-là, je ne suis à peu près capable que de me laver, m’habiller au réveil, donner à manger aux animaux, faire des siestes, regarder très vaguement des extraits d’émissions, lire, très peu.

Puis suivent trois ou quatre jours où j’ai plus de forces qui me permettent d’aller marcher environ mille à mille cinq cents mètres le matin, à l’extérieur. Ces jours-là, je lis beaucoup, j’essaye d’écrire, mais ne réussis à noter en général que la fréquence de mes prises d’antalgiques et la relation de mes contacts téléphoniques avec la famille et les amis. Étrangement, j’arrive à jouer aux échecs en ligne (selon un ami joueur d’échecs, la raison en est que j’ai appris le jeu d’échecs lorsque j’étais une jeune enfant et que ce jeu constitue pour moi une langue maternelle que je ne peux pas vraiment perdre).

Je suis aujourd’hui dans cette phase ou plus précisément dans la phase de transition entre celle-ci et la suivante, les quelques jours avant la prochaine cure de chimio (elles ont lieu tous les quinze jours). Ces jours avant la prochaine chimio, je me sens valide. Ils sont entachés par les rencontres avec infirmières et oncologue. Mais si j’oublie ces petits désagréments, ce sont des jours plutôt agréables durant lesquels je peux mieux écrire et vaquer à mes occupations administratives.

Je me souviens de mon impatience lorsque j’étais jeune. J’avais toujours des projets, et, tout en concevant bien les étapes que je devais parcourir pour arriver au but souhaité, j’avais toujours hâte de me retrouver au moment de ma réussite. (J’étais en général assez sûre d’y arriver en fin de compte). Et pourtant, je savais aussi qu’à force de pousser le temps à s’activer et accélérer, je finirais par me retrouver vieille.

Incidemment, j’avais toujours été curieuse de savoir de quoi serait faite ma mort. D’une certaine façon, une partie (scientifique ?) de mon esprit est satisfait d’avoir une réponse à la question que je me posais plus jeune. J’ai à présent une maladie dont l’issue pourrait être fatale. Mais tout peut arriver. D’abord, bien sûr, je pourrais avoir l’occasion de profiter plus ou moins longtemps d’une rémission. Heureusement, tout peut arriver: en effet, un pot de fleurs pourrait me tomber sur la tête pendant mes promenades, ou bien je pourrais être contaminée par le virus de la Covid-19, ou encore, je pourrais m’interposer dans une bagarre et prendre un mauvais coup, etc. Ou encore je pourrais guérir, n’est-ce pas ?

Quoi qu’il en soit, mon expérience actuelle de la vie ou du monde me suggère à présent qu’il vaut peut-être mieux préférer l’étape au bout du chemin.

Les personnes ou personnages fictionnels intermédiaires dans certaines occupations

Dans un des romans de Léonardo Padura que j’ai lu cette semaine, Passé Parfait (1991), l’enquêteur Mario Condé essaye de résoudre le mystère de la disparition et du meurtre présumé d’un personnage dont les fonctions officielles sont celles d’un administrateur, facilitateur, intermédiaire qui, pour ses fonctions, se doit de voyager dans divers pays (position enviée pour les habitants de Cuba). Condé soupçonne au bout d’un moment cet intermédiaire de tremper dans des affaires louches. Et j’en viens justement à cela : les intermédiaires sont souvent liés à des histoires malhonnêtes dans les expressions que l’on retrouve dans les actualités, les journaux.

Mais dans le fond, un grand nombre de métiers correspondent finalement à l’occupation d’intermédiaire : les vendeurs, les messagers, les transporteurs, les médiateurs, les traducteurs.

J’ai aussi exercé la fonction de vendeuse dans ma jeunesse, et j’en avais un peu parlé dans la nouvelle La Voiture du Gérant de Vente.

En voici un extrait :

« Ce métier de vendeuse, elle ne l’avait pas vraiment choisi sur un coup de tête. Il est vrai qu’elle avait été recrutée par un beau parleur dont elle avait admiré le bagout, mais elle avait trouvé certains de ses arguments assez convaincants et elle avait lu pour se persuader de l’utilité des métiers de la vente. Elle avait en effet certains aprioris contre tout ce qui touchait au commerce. C’était une histoire familiale : ses parents conservaient de la rancœur pour le rôle qu’avaient tenu certains commerçants pendant la guerre de 39-45.

Dans ce premier job de vente, pour les encyclopédies Graber, elle s’était fait proprement arnaquer, comme ses collègues. Elle avait tenu là six mois, avant de démissionner et de contacter Québec Lire. Sachant que toutes les compagnies recherchaient des vendeurs, elle avait même eu le culot de leur annoncer qu’elle ne commencerait pas à travailler avec eux avant d’avoir pris un mois de vacances. Ils n’avaient aucun intérêt à le lui refuser. Elle leur serait utile tant qu’elle n’aurait pas l’impression de voler le client. »

Et puis, les intermédiaires peuvent être des outils et pour un écrivain, l’un des outils peut être le symbole.

Émile Zola, photograph by Nadar, 1895 (Wikimedia Commons)

Dans La Faute de l’Abbé Mouret, Zola, le romancier naturaliste nous écrit la vie en peignant les individus dans leurs relations de sympathie (ou non) avec le monde, en basant ses descriptions sur les données héréditaires et culturelles de leur tempérament, et en analysant le cheminement des passions dans un cadre d’art. Ce cadre d’art regroupe aussi bien les sciences (médecine, évolution des espèces, sociologie et histoire) que la littérature, la peinture et la musique.

Pour un résumé de ce livre, voir ici.

Le Paradou, Édouard Joseph Dantan, 1883,
Musée des Beaux-Arts de Gand, 1924-AB (Wikimedia Commons)


Quelle est la force de vie dans ce roman? L’amour, mais dans le cas du «prêtre amoureux », il faut entendre ici au-delà de son sens habituel un sens contigu, attesté par Le Robert, «dans une série d’emplois indiquant l’idée de sève, de saveur, d’humidité », l’adjectif amoureux se rapprochant ainsi plus du sens usité en agriculture dans terre amoureuse (1805) : « bien ameublie, rendue fertile », mot régional encore vivant dans le centre de la France.

Cet amour est alors la puissante force de procréation, peinte par Emile Zola par l’intermédiaire de toutes ses images liées à la terre. C’est déjà l’air comme «chargé de fécondation », «cette senteur puissante » qui tournera la tête de l’abbé Mouret dans le premier livre.

Dans le deuxième livre, le Paradou (un puissant jardin : voir ici) «grandit toujours» dans un rythme wagnérien, sauvage, une poussée lente mais formidable. C’est ici que Zola crée sans contrainte, en touches impressionnistes, en allusions symboliques, en élans poétiques. Tous les sens «(c)ouleurs, parfums, sonorités, frissons» sont mis en éveil: la vue «tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d’or », l’odorat «des odeurs de fleurs pâmées, l’ouïe «les rossignols y jetaient des cris de volupté » », le toucher «les caresses fraîches des rivières ». La nature y bouleverse «ce que l’effort de l’homme fait » (chapitre VII du deuxième livre) et concourt avec Albine à faire de Serge un homme. L’artiste y recrée sa Provence, son Eden.

Chez Zola, la nature semble correspondre symboliquement à une religion de vie qui stimule en lui le créateur.