Une simple phrase lue peut nous faire partir dans tant de directions.

Je n’ai pas encore terminé de lire
Carcajou ou le Diable des Bois
de Félix Leclerc, mais qu’il est beau!

« Mais peut-être que pour eux c’était autre chose. » Nathalie Sarraute, Tropismes (1939) (chapitre II)

Je reprends cette phrase tirée d’un roman dont je n’ai lu que des extraits, mais elle est universelle, dans le fond. Chacun a dû se la dire à un moment ou un autre. Une situation, un évènement perçus de façon différente par les divers acteurs ou témoins.

C’était autre chose qui les avait motivés.

C’était autre chose qu’ils ressentaient ou avaient ressenti.

C’était autre chose dont ils rêvaient.

C’était autre chose qui les faisait frémir ou les terrifiait.

Eux : mes frères ? Mes ex-collègues ? Mes voisins ? Les autres habitants de ma ville, de mon pays ? Mes voisins de l’autre côté de la frontière ? Mes compagnons quadrupèdes ?

Et quelle est la source de cette question ? Je suppose le constat de ses propres émotions, observations, réflexions.

Une simple phrase peut nous faire partir dans tant de directions. Encore qu’ici, l’utilisation de ce pronom personnel « eux » implique, en opposition, « moi » ou « nous ». On arrive à l’autocentrisme mais ce terme est chargé d’une connotation péjorative, ce que je ne voulais pas vraiment signifier.

Qui serait « nous » ? Ma fille et moi ? Les Strasbourgeois ? Les membres de ma famille ? Nous qui aimons lire et écrire ? Nous qui ne sommes pas en bonne santé ? Nous qui avons vieilli ? Nous qui avons vécu, parfois dangereusement ? Nous qui ne mangeons pas de viande ? Nous qui sommes athées ? Nous les femmes ?

Décidément, il est difficile de ne pas revenir à soi-même !

Ma lecture de Pietr-le-Letton (1977) de Simenon.

Une entrée dans le texte un peu difficile due à ces deux personnages très ressemblants qui se croisent, fuient et réapparaissent. Par certains côtés, le texte a vieilli : on y parle de races, d’odeurs de « la Juive ». Cela ne serait plus acceptable aujourd’hui.

Une invraisemblance au moins : Maigret, touché par une balle ressortie par l’omoplate sans avoir atteint un organe vital, après plusieurs heures, alors que sa blessure s’infecte déjà, a encore la force de porter une femme en crise d’épilepsie et de la déposer sur un lit. C’est dans ce roman que son lieutenant Torrence meurt.

Ma lecture de Un rôle qui me convient (1998) de Richard Russo

traduit en 1997 de Straight Man par Jean-Luc Piningre. Le personnage principal pourrait tout à fait être joué par Bill Murray, l’acteur masculin du film Lost in Translation (2003) de Sofia Coppola.

Voici le passage qui m’a frappée, d’abord, dans ce roman de Russo (le narrateur est un professeur titulaire d’université aux USA) :
« […], à quoi bon apprendre à débattre ? J’ai moi-même enduré et subi quantité de réunions avec mes collègues et je suis incapable de me rappeler la dernière fois que l’un (ou l’une!) d’entre eux aurait changé d’avis sous l’influence d’un discours raisonné. N’importe quel observateur extérieur conclurait au contraire que les débats universitaires n’ont d’autre objectif que d’enterrer chacun dans ses propres convictions.
Ou peut-être ne suis-je pas la personne la mieux placée pour enseigner la persuasion et ses techniques. »

Idées perso diverses :

  • le débat peut aussi se situer au niveau de publications universitaires, qui s’appuient sur, commentent, discutent, amènent de nouvelles approches, de nouvelles précisions, etc.
  • j’ai aussi enseigné le débat dans mes cours d’anglais de lycée et de BTS, mais le but ultime était surtout d’apprendre aux élèves à s’exprimer dans une langue qui n’était pas la leur. Incidemment, je leur donnais quand même des structures dont le sens était transférable en français et qui les aideraient, dans les deux langues, à moduler leurs propos pour ne pas entrer dans la confrontation mais au contraire conduire un échange qui puisse progresser.
  • jeune, je trouvais qu’en France aussi nous avions cette difficulté de ne pas savoir discuter d’un sujet calmement mais, au contraire, d’être dans l’agressivité.
  • pourtant, il fut un temps où l’art de la conversation, selon certains, était arrivé à un niveau de sophistication avancé.

Le roman Qui a tué Palomino Molero ? (1986) par Vargas Llosa

traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan (1987). Le titre espagnol est : ¿Quién mató a Palomino Molero?

Un grand écrivain qui fait dans un roman du policier et du socio-politique : une lecture qui promet !

Il commence classiquement avec la découverte d’un corps, respectant la norme du genre.

J’écrivais ceci au début de ma lecture. J’ai terminé le roman et ai admiré, comme toujours, la maestria de l’écrivain.

La nouvelle « Abyss » du recueil A Multitude of Sins (2001) de Richard Ford

Une nouvelle très frappante. Comme le titre le suggère, il y a bien une forte corrélation de cette nouvelle avec certains des péchés de l’Ancien Testament. Au moins, la luxure (gin et adultère). Il y a aussi le « tu ne tueras point », mais ici on est dans un des commandements, pas dans les péchés. Une histoire puissante : qu’est-ce qui la rend telle ? Les lieux où cela se passe : le Grand Canyon. La chute (réelle). La sorte de purgatoire que les deux protagonistes semblent déjà vivre ensemble pendant cette virée adultérine.

Une proposition de Régine Destambel : Inventez un temps

« Seize temps sont quand il est encore temps : le présent lointain, le futur avancé, l’inactif présent, le désactif passé, le plus-que-présent, son projectif passé, le passé postérieur, le pire-que-passé, le jamais possible, le futur achevé, le passé terminé, le possible antérieur, le futur postérieur, le plus-que-perdu, l’achevatif, l’attentatif. » Valère Novarina, Vous qui habitez le temps, POL.

J’invente à mon tour un temps nouveau.

Ce ne sera pas le temps des cerises. Peut-être le temps simultané. Le temps tam-tam. Le temps postérieur. Le temps tant attendu. Le temps tout en camion. Le temps à rallonge. Le temps étiré. Le temps à penser. Le temps pas tagué. Le temps fépa. Le temps quiet. Le temps des nouilles. Le temps Π. Le hâle temps. Le vole temps. Le temps mêlé : le temps en temps.

Je vais parler du temps mêlé. Ce temps est difficile à déterminer, pas simple : il est fortement hybride. Un temps mêlé composé de temps passé, présent (ailleurs) et futur, de temps rêvé et de temps à rallonge, de temps tam-tam et de temps quiet. Je pourrais en rajouter avec le hâle temps et le vole temps, mais cela n’aurait pas temps de pertinence.