Les petites manies de celle qui écrit

Peut-être comme beaucoup de ceux qui lisent cette page, j’écris de façon sérielle. J’écris constamment dans des cahiers dont j’extrais parfois un passage que je rallonge et recompose pour en faire une nouvelle ou un article pour ce blog. Mes cahiers ou journaux ont leurs noms : c’est plus sympa et plus pratique pour y retrouver quelque chose. Cela fait environ trois ans que je me suis mise à écrire tous les jours d’abord dans Une Histoire Par Jour, puis dans Des Histoires de Femme Libre, ensuite dans Tente Histoire, et dans Tsarine Histoires et le dernier a ce drôle de nom dû à une faute de frappe : Hoistoires pour Lire. Donnez-vous aussi des noms amusants à vos journaux ou cahiers d’écriture ?


Vannerie pour l’ikebana Oeuvre de TANABE Chikuunsai.
Photo de Jean-Pierre Dalbéra (Wikimedia Commons)

La légitimation de l’écriture

Pour l’instant, il n’y a rien de bien étonnant. Mais qu’en est-il de l’inspiration ? Je me souviens qu’il y a quelques temps, peut-être justement dans cette première année où je commençais à écrire de façon compulsive, une amie m’avait dit qu’à son avis il était essentiel que la personne qui écrive ait quelque chose à dire. Certes, mais je ne connais personne qui n’ait rien à dire, à condition qu’on l’écoute et parfois qu’on l’aide à formuler au besoin. De toutes les façons, je me suis alors sentie adoubée : comme tout le monde j’ai sûrement quelque chose à dire, mon défi étant de trouver ma musique de la langue. D’ailleurs, parfois c’est la musique qui reste. Il me faut retrouver ma voix et mon oreille musicale.

L’inspiration aléatoire

En attendant, je m’inspire de phrases, mots, idées trouvées de façon souvent aléatoire. J’aime bien utiliser le hasard. S’il y a une chose à laquelle je crois, c’est qu’il ne faut pas trop se prendre au sérieux. La vie nous le confirme souvent, qui d’une pichenette se plaît à renvoyer aux calendes grecques des projets que nous croyions fermement bâtis. Par exemple aujourd’hui, le hasard m’a attribué le nombre 54 qui m’a incité à aller chercher les cinquante-quatrièmes pages de chacun de mes cahiers ainsi que du livre Écrivains (2008) de Volodine que je suis en train de lire. Il va sans dire, que d’un jour à l’autre, j’use différemment du signe aléatoire que je suis allée chercher auparavant. Revendiquons l’irrationnel de temps en temps !

Le résultat de ma recherche du jour

À la page 54 du roman de Volodine, je trouve l’expression « de romans non publiés ou mal publiés ». À la page 54 de Tsarine Histoires, je pensais à écrire à propos de ma reconversion (ou celle de Célia, un de mes personnages) de la fin des années 90. À la page 54 de Histoires Alma, j’écrivais un dialogue à propos d’entretiens d’embauche entre les deux personnes d’un couple : l’un TZR, l’autre en recherche d’emploi. J’y trouvais cette réplique : « Comme d’habitude. Je ne peux pas savoir. Il y en a deux qui m’ont dit qu’ils allaient peut-être me rappeler la semaine prochaine et une m’a dit de rappeler moi-même. On verra bien. » À la page 54 de Tente Histoire, je trouve la 22ème suggestion d’écriture de l’atelier d’été 2018 de François Bon : « Partez où vous voulez dans votre première cuisine, votre table de travail, celle du passé, le premier accès à l’écriture. » J’avais écrit à propos de ma chambre d’enfant, rue de Champagne à la Meinau. À la page 54 Des Histoires de Femme Libre, un exercice trouvé dans un vieil atelier de Bon donnait: « ces dix images qui vous représentent, comme vous vous en savez le dépositaire, mais un dépositaire qui ne les regarde qu’avec trouble, avec crainte, et puis les décrire ? » À la page 54 d’Une Histoire par Jour, je trouve cette phrase : « Je ne pourrai pas faire ce métier encore 20 ans ! », une exclamation que j’avais insérée dans un dialogue fictif en salle de profs.

Le choix de son inspiration et son usage

Le hasard, encore, m’a imposé cette dernière phrase : « Je ne pourrai pas faire ce métier encore 20 ans ! » Lorsque je l’avais écrite la première fois, je pensais à faire le portrait d’un lycée, vu et entendu à partir d’une salle des professeurs. Il se trouve justement qu’il y a deux jours à peine, alors que j’étais assise dans un petit salon de thé, avant ma séance d’écrivain public, j’ai eu l’occasion de bavarder un peu avec une dame que je ne connaissais pas mais qui, comme moi, avait devant elle un cahier où elle écrivait. Elle aussi s’intéressait depuis quelques années à l’écriture et aux ateliers d’écriture et elle aussi avait été enseignante. En fait, elle l’est toujours mais est dans une période où elle prend du recul et elle s’est mise en disponibilité. L’écriture permet parfois de poser en mots ce que nous vivons et ainsi de pouvoir réfléchir à notre vie grâce à ces mots que nous pouvons visualiser. Comme beaucoup d’autres enseignants, elle est entrée assez jeune dans la profession et devrait encore y rester au moins une quinzaine d’années si elle poursuit cette voie.

Choisir de ne pas s’en tenir à sa route

Je n’ai jamais cru ni voulu entamer une carrière avec l’idée que je m’y consacrerais toute ma vie. Il est possible que cela provienne de mon sens exacerbé des incertitudes du destin, telles celles qui ont fait qu’une partie de ma famille a dû tout quitter et a failli perdre la vie à l’époque de la deuxième guerre mondiale. Des aléas qui se produisent encore pour quantités de personnes et de familles ici et ailleurs. Ma conception de la sécurité est en conséquence fortement atypique. Il me semble essentiel de se rendre capable de tout recommencer à zéro à tout moment, et donc de s’en donner les moyens, c’est à dire de se former constamment, d’exercer son ouverture, sa capacité à apprendre et pratiquer de nouvelles formes d’artisanat, compétences, que sais-je ? J’ai aimé vivre plusieurs vies et j’en démarre une nouvelle.

L’écriture à venir

Aujourd’hui, je ne sais pas encore ce que je vais en faire, mais j’utilise une de mes ressources : les mots (même s’il sont plus frustres que ceux de beaucoup) pour me lancer dans une nouvelle ligne d’avenir, tout en sachant que le processus de la publication et de la vente de livres est ancien et ne fonctionne plus bien. Beaucoup écrivent, peu lisent. Les blogs même sont déjà dépassés. La vidéo et la vidéo-écriture sont une des nouvelles formes de création, mais je ne pense pas avoir les ressources nécessaires même si je vais encore tenter à l’occasion de m’y atteler. Je ne sais pas, et je suis un peu curieuse de ce que l’avenir me réserve mais, en attendant, je vais continuer de noircir mes pages. L’inspiration me viendra peut-être ?