J’ai repris dans ma pile de livres entamés les Vies Minuscules (1984) de Pierre Michon que j’avais délaissé il y a quelques temps.

Vies Minuscules est un récit romancé fait de huit portraits de personnes apparentées ou amies du narrateur dont la vie racontée ressemble un peu à celle de l’auteur. François Bon en dira plus tard dans Exercice de la Littérature (Publie-net : 2008 – mise à jour 2010) : « une seule vie s’écrit, mais s’écrit comme somme de temps disjoints non rassemblés ».

J’écris ces quelques lignes après avoir lu les « Vies d’Eugène et de Clara », le troisième de ces textes.

Ce récit d’une vingtaine de pages relate les souvenirs que le narrateur a de ses grands-parents paternels. Les premières pages décrivent le couple, mais surtout la grand-mère avec une grande précision et une habileté fine. Les phrases sont longues et admirablement composées. On pourrait presque commencer à s’ennuyer malgré cet art d’orfèvre si ne se précisait pas, petit à petit, cette auto-ironie du narrateur au fur et à mesure que son propre personnage grandit et cesse d’être un enfant pour devenir un jeune homme puis un homme jeune. Assez féroce, elle semble condamner cet homme jeune qui sacrifia avec tant de dédain à la mode des années 70 qui appelait à la Mort de la Famille. 

Le thème central de ce portrait des deux grands-parents est paradoxalement l’Absence. Absence d’abord de celui qui fut leur fils et son père, absence énoncée de figure paternelle dans une famille où « intellectuellement […] la femme était incomparablement supérieure à l’homme » , absence des mots qui ne se disent pas à son propos, absence plus tard de la reconnaissance de l’homme jeune auprès de ses grands-parents qui auraient aimer le voir plus souvent, absence de bon sens à la période de sa vie contemporaine à la fin de sa grand-mère. Cette Absence semble de façon presque magique s’incarner en lui-même, en ce dernier jour, celui de l’enterrement de Clara, lorsqu’une voisine « de parole et de mise vulgaires » ose parler, dans ce café que le grand-père Eugène avait tant aimé, et devant sa mère, des habitudes de prise d’alcool et — soupçonne-t-elle — de drogue de son père Aimé, qui lui semble alors prendre possession de lui-même sous l’influence d’alcool et de Mandrax au même moment.