Allez, une petite nouvelle de rien du tout, écrite ce mois, pour un défi de nouvelle en moins de 3000 signes !

Le personnage à oublier

Truby l’avait bien dit. Il fallait se débarrasser des personnages qui ne servaient à rien dans l’histoire. Et Martin Bernard en avait marre d’écrire des nouvelles qui faisaient flop. C’était décidé. Il prenait la décision de faire le ménage !

Alors, faisons le point. Il y avait d’abord son personnage central, le vieil homme. Et puis, bien sûr le robot compagnon. Et la fille du vieil homme, celle qui se trouvait en face de lui, le manuel d’utilisateur du robot à la main. En la décrivant, il avait esquissé le portrait de sa propre fille, dynamique, capricieuse, charmante, une jolie fille intelligente mais trop impulsive. Elle trouvait que son père ne s’en sortait plus bien les dernières années, qu’il commençait à oublier des choses. Le vieil homme n’avait d’abord rien voulu savoir puis il s’était rendu compte que le robot pourrait lui servir à assouvir son péché mignon : épier les faits et gestes de son ancienne femme dont il était divorcé depuis neuf ans. Le robot avait accès à une quantité de bases de données et son sens moral n’était pas très développé. Puis, il y avait la tête à claques, l’enfoiré qui gérait la maison d’assurances, les rapiats qui les avaient si faiblement indemnisés après l’incendie qui avait mis fin à sa propre carrière et avait été une raison de leur divorce. Incidemment, l’enfoiré était le compagnon actuel de sa femme, de son –ex.

Grâce au robot, il avait pu noter des malversations dont le second mari de sa femme était coupable. Alors se posait le problème moral : le personnage principal allait-il devenir un délateur ? Lui qui s’était toujours trouvé du côté des artistes, des créateurs, des aventuriers, pas des policiers et des censeurs !

Donc, cinq personnages : le vieux, la fille, le robot, l’ex-épouse (il faudrait un peu l’étoffer) et l’enfoiré de nouveau mari. C’était dommage parce qu’elle était clairement la plus sexy, mais c’était la fille du héros qui n’était pas centrale à l’histoire et si l’on allait dans ce sens, cette histoire de trous de mémoire n’était pas essentielle non plus. On pouvait l’oublier. Au centre, il y avait l’obsession de l’homme pour son ex-femme et les possibilités insoupçonnables des robots.

Il commença à fureter sur son bureau pour retrouver ses fiches de travail qui l’aideraient à rédiger sa nouvelle maintenant qu’il avait fait le tri. Et soudain, il se figea, le regard rivé sur une feuille A4 légèrement cartonnée, entourée d’un liséré délicat, où se trouvait annoncée la cérémonie d’anniversaire d’Elsa Bernard, sa propre fille, décédée dans l’accident, dix ans plus tôt.