Cette année une compilation de textes inédits en France de Stefan Zweig a été publiée. Il s’agit de Seuls les Vivants Créent le Monde. Ces textes sont des articles, manifestes et reportages de la période de 1914 à 1918 et ils ont été traduits par David Sanson et compilés par Bertrand Dermoncourt ; ils sont précédés d’une introduction par ce dernier. Je ne les ai pas lus encore, de Stefan Zweig je n’ai lu que quelques excellentes biographies et la Schachnovelle, chère à mon cœur de joueuse d’échecs. C’est le titre de l’ouvrage qui m’a arrêtée, car j’ai pensé à un petit texte que j’ai proposé un jour à une revue mais qui n’avait pas été accepté, sans que j’en sois fortement surprise. Le voici :

Les Vivants de la Rue par Céline Roos

Les vivants de la rue, eux vous voient. Ceux qui vivent en grande partie dans la rue pour le boulot ou le coucher. Ceux ou celles qui proposent des parties rapides d’échecs ou de sexe, les distributeurs de pubs dans les boîtes aux lettres, ceux ou celles qui tendent la main assis sur une couverture avec un ou des chiens confortablement rassemblés autour d’eux, ceux ou celles qui vous abordent, ceux qui vous disent: regardez ce que j’ai trouvé, vous faisant croire qu’ils ont de l’or et vous proposant l’échange du petit anneau de rideau contre 20 euros. Les facteurs qui montent plusieurs étages pour apporter son chèque à la grabataire, les saltimbanques, les musiciens, les vendeuses de glace, les promeneurs de chiens, les vendeurs de porte à porte. Tous dehors. La péripatéticienne qui peut vous dire où est la clinique vétérinaire d’urgence ouverte cette nuit-là. La vendeuse ou le vendeur de roses qui font les tours des terrasses. Lui, assis tout seul sur une couverture, il a trouvé une place tranquille, il n’a pas de chien, ses sacs sont disposés autour de lui, il ne demande rien à personne. Vous l’avez peut-être réveillé en vous présentant pour sonner chez votre médecin qui n’est pas encore là. Alors, vous bavardez. Vous demandez si ce n’est pas trop froid de dormir dehors comme ça, en mars. Il dit qu’il préfère ça que d’aller dans un foyer où les autres râlent si on se lève la nuit. De moins en moins de personnes à la rue ? Il dit que c’est le contraire. Vous laissez deux euros avant d’entrer chez le médecin. Quand vous redescendez, il boit le café qu’il s’est acheté. Vous vous saluez. La nana que vous rencontrez, vous vous souriez l’une l’autre, un peu surprises toutes deux, puisque vous ne vous connaissez pas, mais vous vous arrêtez, vous bavardez et échangez vos numéros pour boire un pot à l’occasion. Les vivants ne regardent pas comment vous êtes habillés — de notre monde ? — ils vous regardent droit dans le visage, alertes à repérer vos expressions, votre regard, votre ouverture. 25 août 2018