Une petite nouvelle qui expliquera peut-être pourquoi j’ai du mal à écrire. Elle s’intitule :

Un auteur psychorigide

Alors, c’est une nana qui voulait écrire des polars. Mais elle avait un problème, elle était légèrement psychorigide. Résultat, ça la dérangeait quand il y avait quelque chose qui ne marchait pas comme il faut.

Pour écrire des polars, il aurait fallu créer des personnages un peu déjantés, qui fassent des bêtises, ou qui provoquent des hargnes assez fortes pour que d’autres veulent les tuer. Ou encore, elle aurait pu inventer des situations tellement compliquées que forcément quelque chose devait mal se passer, et que quelqu’un allait finir par faire quelque chose d’irréparable et il aurait alors suffi à l’enquêteur de démêler l’écheveau de tout ce qui ne s’était pas bien passé et aurait trouvé le coupable. Mais avec son caractère, cela n’allait pas : dès qu’un de ses personnages révélait une faille, elle ne pouvait s’empêcher de l’aider d’une façon ou d’une autre, de lui trouver un allié, ou que sais-je ? de compenser sa faiblesse avec une autre force. Dès qu’une situation se révélait être une situation à problème, elle ne pouvait s’empêcher de trouver une parade. Elle aurait même pu inventer des personnages diaboliques, pleins de fiel et d’envie, qui auraient comploté pour s’emparer de ce qui ne leur était pas dû en trucidant ceux qui étaient entre l’objet de leur désir et eux-mêmes. Mais elle avait du mal à imaginer comment ces méchants fonctionnaient. Alors, elle avait fini par comprendre que les polars n’étaient pas à sa portée. Cela la surprenait, puisqu’en général, elle comprenait tout de suite qui était le coupable dans un film (mais là, c’était trop facile, en général : le type de plan utilisé, le cadre dans lequel le personnage était filmé, il y avait trop d’indices dont les réalisateurs n’étaient peut-être pas conscients eux-mêmes.) Elle se dit en fin de compte que pour écrire un polar, elle devrait d’abord commettre un crime. Puisqu’elle avait du mal à accepter l’erreur — et elle les détectait toujours —, elle réussirait probablement le crime parfait. Ensuite, il ne lui resterait plus qu’à le raconter. C’est à ce moment que son esprit disjoncta totalement. Elle se trouvait comme un logiciel en contradiction avec lui-même, un ordinateur dont le système de ventilation ne fonctionnait plus. Elle surchauffa. Aujourd’hui, elle est assise dans sa petite chambre de la Résidence Calme où l’on tente de la soigner. Lorsqu’elle fait une crise, on lui donne un scrabble, ou des dominos, ou encore des petits jetons avec des chiffres inscrits dessus et elle s’amuse ainsi et se calme.