L’essentiel des tâches d’un enseignant ne se passe pas en présence des élèves. Même s’il y a aussi les réunions pédagogiques, les conseils de classe, les diverses commissions d’orientation, de conseils disciplinaires ou autres, une grande partie de son travail est exécutée par écrit. Ce n’est pas non plus à propos de la partie administrative, ni de la correction de copies, des saisies de notes ou des remarques dans les bulletins que je veux parler.

Je vais m’intéresser à la préparation des cours. Lors de mes dernières années de travail, j’ai enseigné l’anglais en collège, en lycée et en classes de BTS. Bien sûr, les cours diffèrent selon les classes et un cours d’anglais de 6e ne ressemble évidemment pas à un cours de terminale, ni à un cours de BTS. En 2014-2015, j’avais des premières, des terminales, des deuxièmes années de BTS SISR (des informaticiens) et des deuxièmes années de BTS comptables. Je vais noter ce que j’avais fait en terminale, cette année-là et particulièrement le jour du 30 septembre où je montrai aux élèves la vidéo d’un jeune homme d’origine hispanique aux États-Unis qui ne recevait pas d’offres d’entretiens d’embauche lorsqu’il postulait avec son prénom José, mais qui en reçut plusieurs après avoir enlevé le ‘s’ de son prénom, le transformant ainsi en Joe qui sonnait plus américain. Voici la vidéo en question : Qui va décrocher l’emploi ? Joe ou José ?

Un cours: une séance à l’intérieur d’une séquence sur un même thème

Pourquoi avais-je choisi de montrer cette vidéo? Il se trouve qu’en terminales, nous, les professeurs, somme supposés traiter de quatre notions qui sont au programme du baccalauréat. Lors des épreuves à l’écrit et à l’oral, les sujets d’examens sont liés à ces notions. Dans le cadre de la notion Espaces et Échanges, j’avais choisi de traiter de la question de l’immigration à la frontière mexicaine des USA.

Les divers supports que j’avais utilisés au cours de cette séquence étaient, dans l’ordre chronologique :

– le texte “Cubanita”, un extrait de roman où l’on voyait dans un dialogue entre une jeune fille élevée aux USA et sa mère d’origine cubaine le fossé culturel qui se creusait entre elles,

– une photo de la Statue de la Liberté et un document du National Geographic à son propos,

– puis un autre texte intitulé « the biggest minority group » tiré du manuel que nous utilisions, il s’agissait donc de la population hispanique, le groupe le plus représenté aux USA,

– ensuite nous avons regardé une vidéo à propos de l’immigration mexicaine aux USA dont la problématique que je traduis en français était « dans quelle mesure l’immigration peut-elle être considérée comme une forme d’échange ? »,

– le support suivant à été un reportage audio sur les personnes qui traversaient illégalement les frontières du sud des États-Unis en courant de grands risques pour leur vie,

– nous avions ensuite une page web qui offrait plusieurs supports vidéos ainsi que des textes à propos des personnes qui se trouvaient dans des zones de transit à la frontière, j’avais demandé aux élèves de choisir un de ces témoignages, de l’étudier et de le résumer afin d’en faire un rapport à l’oral en classe,

– un autre support était constitué d’un témoignage écrit d’un journaliste, Jose Antonio Vargas, prix Pulitzer, qui y avouait s’être rendu compte à l’âge adulte, alors qu’il demandait une carte de conducteur automobile, qu’il était en fait un citoyen sans papier d’identité légal, puisque ses papiers d’identité, faits alors qu’il était enfant, étaient des faux.

– Enfin, j’avais montré l’article du Huffington Post qui traitait de la vidéo du jeune homme qui s’appelait Joe, en insistant sur le titre et le sous-titre “He dropped one letter in his name while applying for jobs, and the responses rolled in”, c’est-à-dire “Il laissa tomber une consonne de son prénom et les réponses affluèrent.”

La préparation du 30 septembre

Ce 30 septembre, nous arrivions donc à la compréhension de la vidéo. Mon but était d’arriver à ce que les élèves soient capables d’en parler en anglais et pour cela, il fallait évidemment qu’ils la comprennent et qu’ils aient à leur disposition le vocabulaire adéquat. Grâce aux documents étudiés auparavant, ils étaient déjà dans le thème, ils avaient une idée de ce dont on parlait et ils avaient déjà un peu de vocabulaire.

Pour préparer la séance de la vidéo, j’avais réfléchi au nombre de fois que j’allais la montrer, je m’étais demandé si j’allais la segmenter. J’avais également préparé un tableau en deux colonnes sur une page de traitement de texte que j’allais projeter au tableau grâce au vidéo-projecteur, l’outil merveilleux des professeurs de langue. Nous n’avons cet outil à notre disposition que depuis quelques années, mais depuis, il nous a considérablement facilité l’existence. Grâce à lui et au son et à la vidéo sur nos ordinateurs, nous n’avons plus à arpenter les couloirs et les escaliers de nos établissements en poussant de vieilles télés et en portant des lecteurs de cassette. À présent, il nous suffit de fichiers mp3 ou mp4 et du logiciel VLC pour faire écouter ou visionner par nos élèves des documents authentiques en langue étrangère.

La séance de la vidéo

Alors, cette séance ? Déjà, je rappelle le lien de la vidéo : Qui va décrocher l’emploi ? Joe ou José ?

Ma première consigne a consisté à demander aux élèves d’écouter la vidéo en entier et de relever les mots-clefs qu’ils entendaient. Lorsqu’ils les ont donnés (il a fallu deux écoutes successives pour y arriver), je les ai inscrits à gauche dans le tableau que j’avais préparé. Il s’agissait de: “next Monday, phone calls, counties-countries, many jobs, not any jobs, not any responses”. (Traduction: lundi prochain, des appels téléphoniques, des contés – des pays, beaucoup d’emplois, aucun emploi, aucune réponse. Un élève n’avait pas entendu correctement le mot pays et l’avait confondu avec le mot conté.) Dans la colonne de droite, j’ai demandé que l’on note le vocabulaire auquel ils pensaient et ils m’ont donné “apply for a job”, c’est-à dire “postuler pour un emploi”, expression que nous avions déjà vu dans un cours précédent.

La conclusion logique de cette étape devait être que les élèves de la classe composent une phrase ou un paragraphe de synthèse à partir de ce que nous avions trouvé ensemble jusqu’à présent. Certains élèves dont l’écoute était plus fine ont encore relevé que le jeune homme disait que certaines personnes ne sont pas conscientes qu’elles jugent les autres constamment. Nous avons pu écrire (je donne la traduction immédiatement): “Il a changé son nom puisqu’il ne pouvait pas trouver de travail. En effet, certaines personnes le discriminait à cause de son nom d’origine hispanique.”

Ma consigne suivante a été de demander aux élèves de prendre quelques minutes pour écrire ce qu’ils pensaient de cette situation. Ensuite les élèves ont fait part oralement de leur réaction, et nous avons pris note de certaines de ces réponses.

À la fin de la séance, j’ai donné comme consigne de travail à la maison: “Écrivez un courriel à José où vous exprimerez votre opinion et où vous lui poserez des questions.” Je préparais ainsi une séance suivante où les élèves ont joué des saynètes à deux personnages, José et l’autre, un reporter lui posant des questions.

Par la suite

Plusieurs séances ultérieures ont aussi été consacrées aux exposés que les élèves avaient préparé à propos des témoignages du site web sur la zone de la frontière. D’autre part, ils ont aussi préparé une fiche de synthèse sur la notion “Spaces & Exchanges” basée sur le sujet de la frontière entre le Mexique et les USA, cette fiche de synthèse devant être un guide pour leurs révisions, au deuxième trimestre, avant l’épreuve d’expression orale du baccalauréat.

Un genre littéraire ?

Alors, une préparation de séquence de cours par un enseignant pourrait-elle être considérée comme faisant partie d’un genre littéraire? Le genre “manuel scolaire” peut-être? Genre qui n’est pas considéré comme de la littérature. Les manuels sont une ressource utile pour les enseignants, et – on voudrait l’espérer -, pour les élèves et les parents, mais ils ne font pas état de cours qui se sont effectivement déroulés, ils donnent des pistes d’exploitation des supports pédagogiques qu’ils présentent. Je me rappelle néanmoins que, lorsque j’étais une enseignante débutante, j’aurais bien voulu lire plus d’expériences réelles de cours. Je ne sais pas et suis un peu curieuse de savoir quel intérêt aurait un tel type d’écrit pour une personne qui ne pratique pas la même profession.