Lorsque j’étais adolescente, j’avais lu le roman Dune de Franck Herbert et j’avais été fascinée par l’idée du pouvoir de la Voix des Bene Gesserit, ces puissances féminines. Était-ce parce que j’étais l’aînée d’une fratrie, avec des frères qui devenaient physiquement plus puissants que moi ?

Bien plus tôt, lorsque ma mère m’envoyait faire de petits achats à la boulangerie, je m’étais rendue compte que si je modulais ma voix d’une certaine façon, j’allais recevoir de la boulangère une friandise ou un petit pain supplémentaire.

Projection-Débat d’Ouvrir la Voix à l’American Cosmograph (10/2017)
Caroline Léna Becker (Wikimedia Commons)

Certaines voix ont eu des effets étonnants sur moi. J’ai connu deux voix qui avaient le pouvoir de m’endormir. La première a été celle de mon professeur de physique-chimie lorsque j’étais en classe de terminale C. Heureusement, le programme de chimie n’était pas très dense et j’ai pu m’assurer un 8/20 en physique-chimie en apprenant le livre presque par cœur durant la semaine de révision du bac. Plus tard, en fac, en MP (maths-physique), je me suis rendu compte que la physique était une matière passionnante. L’autre voix qui a eu le pouvoir de m’endormir était celle d’une employée des Allocations Familiales de Grenoble. J’étais, à l’époque, une employée « aux écritures complexes », titre pompeux d’un poste qui consistait à classer des dossiers pendant deux heures en matinée, puis à s’ennuyer ferme le reste de la journée, neuf mois sur onze. Nous avions quand même deux mois de vrai travail, mais cela n’a pas été suffisant pour m’empêcher de démissionner de cette boîte qui me volait mon temps. Donc, je suivais alors une formation interne que je n’ai jamais pu poursuivre. En effet, le ton monocorde de la dame qui nous la prodiguait avait cet effet sur moi et je ne voulais pas l’insulter. J’ai donc décliné l’offre de me former perdant la chance insigne de devenir chef de mon bureau une décennie ou deux plus tard.

Pendant de nombreuses années, j’ai travaillé avec des jeunes. Je pense surtout à mes fonctions d’enseignement de l’anglais dans des classes très diverses de collège, de lycée et de BTS. Je ne crois pas que ma voix ait eu grand pouvoir même si j’y pensais. L’essentiel, pour assurer une ambiance cordiale et travailleuse en classe, était d’adopter une attitude du même ordre. Je ne dis pas y être toujours arrivée : comme tout professeur, j’ai parfois connu des classes terribles. Mais il est néanmoins nécessaire de penser à sa voix lorsqu’on enseigne. D’abord, il vaut mieux éviter de parler très fort (ce que certains font pour couvrir le bruit des bavardages). Au contraire, dans le cas de bavardages, j’avais plutôt tendance soit à carrément me taire soit à parler très doucement, ce qui les forçait à faire un effort pour m’entendre. Si j’étais d’humeur à ne pas tolérer grand-chose, pour éviter de punir trop vite, j’écrivais parfois au tableau « Beware tired Teacher ! » ; ( c’est-à-dire : Attention au professeur fatigué !) Ce signal silencieux était plus efficace que des réprimandes orales.

Aujourd’hui, alors que je suis à la retraite et que je consacre une grande partie de mon temps à la lecture et à l’écriture, je trouve ma réaction aux textes en version audio intéressante. Je remarque que je suis souvent bien plus admirative du texte lorsque je l’entends que lorsque je le lis. Je n’ai pas étudié la chose de façon sérieuse. Est-ce parce que la voix que j’entendais me berçait, me flattait, faisait vibrer certaines cordes en moi ? Et, ce-faisant, émoussait mon sens critique ? Ou bien est-ce parce que la nature de la parole, dans le fond, est avant tout orale ?

Est-ce la raison pour laquelle je vais tenter de lire certains textes ?

Fichier son de ce texte: la Voix

La Voix (lu par Céline Roos)