Céline Roos

Lire Écrire Rêver

L’atypique nouvelle The Babysitter par Robert Coover

Hier, écumant une nouvelle fois les nouvelles de l’anthologie composée par Richard Ford (j’en ai parlé ici), j’ai passé toute la journée avec la nouvelle The Babysitter (1969) de Robert Coover d’abord publiée dans son recueil de nouvelles Pricksongs & Descants. Je n’ai pas en main la version française du recueil mais elle se nomme La Flûte de Pan et a été traduite par Jean Autret.

Pardon Me par Norman Rockwell,
couverture du Saturday Evening Post
du 26/01/1918 (Wikimedia Commons)

Si j’ai consacré ma journée à cette lecture, ce n’est pas que The Babysitter soit particulièrement longue : environ 25 pages, mais elle est pour le moins déconcertante. À dire vrai, la première fois que j’avais tenté de la lire, j’avais abandonné au bout de quelques pages n’arrivant pas à comprendre ce qui se passait. Ce que je croyais avoir compris dans les premières pages se trouvait contredit ensuite. Peut-être manquais-je de confiance, me disant que lisant en une langue étrangère je devais faire un contre-sens. Eh non, ce n’était pas ça. Ces contradictions dans l’intrigue sont une des clefs de ce récit.

Qu’est-ce qu’une nouvelle?

Lorsqu’on cherche habituellement la définition d’une nouvelle, on apprend que c’est un récit relativement court, où le nombre de personnages est réduit, leur description psychologique relativement sommaire, que l’intrigue elle-même a un début avec une situation initiale qui se transforme et que ce récit se termine par une chute qui sera assez surprenante, apportant au lecteur une révélation qui le fera repenser et re-évaluer sa perception de la situation initiale.

The Babysitter ne se conforme que très peu à cette définition. Ou peut-être devrais-je dire qu’elle en fait trop. Un peu de patience…

The Babysitter: un texte très fragmenté

Ce qui frappe d’abord le lecteur, c’est l’aspect visuel des pages qui la composent. En effet, le texte est fait de plus d’une centaine de paragraphes courts séparés entre eux par une ligne presque blanche agrémentée d’un astérisque entre guillemets anglais. L’idée de cette fragmentation du texte est probablement en rapport avec le fait que le personnage principal, la baby-sitter, tente parfois de regarder les émissions qui passent à la télévision, mais seulement par fragments car elle doit s’occuper des enfants. Comme souvent elle ne comprend pas ce qui se passe dans le film qui passe devant elle et elle zappe aussi d’une chaîne à l’autre. Cette fragmentation est également imposée au lecteur.

Un procédé télévisuel

Dans ces petits paragraphes, des personnages différents se succèdent, leur point de vue guidant le récit à chaque instance, sans qu’il y ait toujours une indication claire de leurs identités. Ce ne sont pas seulement les narrateurs et personnages qui varient d’un paragraphe à l’autre mais également les lieux où les scènes se déroulent. Le lecteur a l’impression d’être rapidement emmené d’un endroit à un autre, comme dans les films et les séries modernes, les lieux se succèdent parfois sans transition dans un mouvement rapide. Les seules indications scéniques sont suggérées par des objets utilisés par l’un ou l’autre des personnages, un flipper ici, la mention de chambres ou l’entrée de la cuisine, sans description aucune.

La montée de l’inquiétude chez le lecteur

Ce procédé provoque chez le lecteur une impression de désorientation et une certaine anxiété. Il est en fait proleptique, annonçant confusément une situation désordonnée, peut-être dangereuse. Une impression amplifiée par le fait que l’auteur nous permet d’assister aux assez violents fantasmes des uns à propos de la jeune baby-sitter, aux rêveries candides de la jeune fille assez dépassée par le comportement des enfants qu’elle garde, à l’état d’ivresse des parents de sortie chez des connaissances (le père étant l’un des personnages qui rêve de rapprochement avec la jeune fille).

Des personnages avec une teinte d’Elmore Leonard

Ces personnages déboussolés rappellent les truculents anti-héros de l’auteur américain Elmore Leonard (1925 – 2013) dans ses romans tels que Touch (1987), Get Shorty (1990), Maximum Bob (1991), Rum Punch (1992), Be Cool (1999). Nombre de ses romans ont été adaptés en films (le délicieux film Jackie Brown (1997) par exemple est une adaptation de Rum Punch). D’ailleurs Elmore Leonard, en plus d’être un auteur de nouvelles et de romans très fécond, était également scénariste comme Robert Coover.

La question temporelle

Et puis, il y a la question temporelle. Toute l’intrigue, toutes les intrigues devrais-je dire, de la nouvelle se déroulent entre 19h40 et 22h dans une chronologie à peu près logique, scandée à l’aide des indications 19h40, 20h30, 21h00 et 22h00, rappel des horaires de programme de télévision, cette télévision qui sert en toile de fond de motif récurrent. Enfin, quelque chose où se raccrocher pour ne perdre pied, se dit le lecteur.

Si le lecteur ne peut même plus se fier au narrateur!

Las, cette rampe qui devrait le rassurer finira par le confondre entièrement, car dans une même plage horaire plusieurs évènements se produisent les uns en contradiction avec les autres : l’auteur nous a concocté plusieurs versions de son histoire qui se chevauchent et s’entrecroisent, aboutissant en un nombre variable de morts. Nous comprenons que certains paragraphes ne sont que la transcription des fantasmes d’un des personnages (le père des petits, le copain de la jeune fille et l’ami de ce dernier) ou parfois ce que la jeune fille a pu comprendre de la partie du film qu’elle regardait à ce moment, mais nous ne pourrions pas dire à la fin ce qui s’est vraiment passé, d’autant plus que le ton du dernier paragraphe apporte réellement à l’ensemble une touche absurde, digne des pièces de Ionesco. À la fin de la nouvelle, le lecteur ne pourra trancher entre des interprétations différentes de son intrigue.

Adaptation filmique

La nouvelle The Babysitter a également été adaptée en The Babysitter (1995), un thriller réalisé par Guy Ferland qui a contribué à de nombreuses séries telles que The Walking Dead, Homeland, Prison Break, Elementary). Je ne sais pas comment le réalisateur a adapté à l’écran les diverses trames narratives de la nouvelle.

Pour plus d’informations sur Robert Coover

la page Wikipedia à son sujet.

Et, pour ceux qui lisent l’anglais, sa publication de 1992 dans le New York Times à propos de la fin des livres.

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  1. Godard-Livet

    Il faut que je la trouve en français ! Ta présentation est passionnante.

    • Céline Roos

      Merci! Mais ce recueil en français ne semble pas réédité. Dans des bibliothèques, peut-être. Il faudra que je demande à quelqu’un qui a une carte universitaire.

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