Une pendule au mur scande doucement le temps au-dessus des petits pas précipités des blattes ou de souris. Les fenêtres sont aveuglées par de lourds rideaux de fer. La machine à café éteinte a été nettoyée mais l’odeur du café subsiste, parmi celles de la poussière et de la promiscuité. C’est au matin seulement que Maia ou Bruno viendront passer une serpillère, aérer et tenter de rendre l’endroit assez propre pour accueillir la clientèle. Les derniers clients partis, la serveuse a rapidement fait la vaisselle, nettoyé les tables, fermé sa caisse avant de baisser les rideaux avec l’aide d’un habitué, puis a fermé la place avant de marcher vers son meublé, rue du Prince Arthur.

The Game of Chess par Lucas van Leyden (Domaine Public)

Dans la matinée, la porte de la grande salle s’ouvre et une jeune femme, la trentaine, apparaît. Son pas est énergique mais l’on y sent le poids des responsabilités et son propre poids aussi car elle est un peu massive. Elle traverse la pièce, pose son sac et sa petite veste, retraverse la pièce pour remonter les rideaux de métal et la lumière envahit l’espace laissant apparaître des rayons de particules de poussière flottant en diagonale. Maia ne s’occupe pas encore du ménage mais aère en ouvrant toutes les fenêtres et les portes avant et arrière. Elle commence par s’occuper de la caisse, compte l’avoir et retire de l’argent, prenant soin d’en replacer suffisamment pour que le prochain employé au comptoir puisse fonctionner, s’affaire avec un cahier de comptes, vérifie le stock de boissons, prend note de ce qu’il va falloir commander ou acheter. Lorsqu’elle a terminé cette partie de son travail, elle range un ensemble de papiers et l’argent dans son cabas et remplit un seau d’eau chaude, puis remonte toutes les chaises sur les tables. Elle nettoie ensuite le sol après avoir balayé la salle. Maia s’assure que tout est parfait pour l’arrivée des clients dans l’après-midi, qu’elle a bien pris ses comptes et la liste de commandes. Elle range les accessoires de nettoyage, referme les fenêtres puis sort après avoir fermé les deux portes et laissé un local accueillant pour la prochaine après-midi de jeu et de rafraîchissements au café des joueurs d’échecs. Les clients qui l’aperçoivent à l’occasion derrière le comptoir la connaissent peu, ils la trouvent assez peu communicative, ils se posent parfois des questions à propos de son lien avec le patron mais ne lui parlent pas trop non plus. Elle n’est pas une joueuse d’échecs et ne peut pas comprendre ce qui se passe là.

Les premiers clients qui arrivent n’ont pas encore d’adversaire potentiel, ils n’ont peut-être pas envie de jouer avec cet autre qui est présent. C’est qu’il y a une certaine hiérarchie dans le monde des échecs, lorsque les niveaux de jeu sont trop différents, les joueurs hésitent à s’affronter. Le plus fort serait gêné de battre l’autre trop rapidement, il lui faudrait faire des efforts pour lui laisser des chances, le guider parfois pour éviter qu’il ne se ridiculise. Alors, la plupart du temps, en attendant qu’arrive un joueur de force équivalente, il prendra un journal laissé sur une table, ou celui qu’il a emmené et le lira avec un bon café à côté de lui.

L’après-midi, assis à une table, devant un échiquier, le dos au mur, on avait toute la salle à regarder et la rue puisque de grandes fenêtres laissaient voir le passage des piétons. Une dizaine de tables, chacune laissant la place à deux échiquiers. Quelques gravures et photos aux murs, mais peu de décoration. Sur le côté à gauche, il y avait le comptoir et des étagères pour les jeux et les pendules à louer, mais les joueurs pouvaient venir avec leurs propres jeux et pendules. Par contre, ils devaient louer la place assise et consommer une boisson ou un sandwich, bien sûr. Le Café En Passant (« en passant » est une expression tirée des règles du mouvement du pion au jeu d’échecs) n’avait pas la licence d’alcool. Il ouvrait en début d’après-midi, et les joueurs venaient s’installer petit à petit.

Le summum de l’activité avait lieu à partir de 18h ou 19h lorsque ceux qui travaillaient sortaient de leurs bureaux ou ateliers. La plupart du temps les parties étaient amicales, mais de temps en temps un tournoi de blitz était organisé, tournoi dans lequel les joueurs devaient s’affronter en une vingtaine de parties avec seulement cinq minutes, chacun, pour tenter de vaincre son adversaire. Les scènes ressemblaient à toutes celles que l’on a pu lire dans les romans, les joueurs concentrés, relativement seulement, puisque les remarques des kibitzs pouvaient parfois être assez dérangeantes. Encore une bonne raison pour ne pas avoir d’alcool.

Depuis que Lise était arrivée, l’ambiance était plus calme. On se pressait pour tenter de mieux connaître la Française, qui, en plus, avait un niveau de jeu respectable. Sans être une beauté, elle n’était pas déplaisante à voir, elle était joyeuse et avait du bagout. Deux joueurs se faisaient face, les coups volaient sur la pendule, les rires dans l’air avec les reparties fanfaronnes, provocatrices. Pour une fois, les kibitzs ne disaient mots, amusés. Dans un autre coin de la salle, on parlait de la simultanée à l’aveugle que Jacques avait fait la fin de semaine précédente au Hilton. Il avait joué contre vingt-cinq joueurs, mais il avait perdu cinq parties. Les bavards se demandaient s’il était en train de perdre la main, s’il vieillissait. C’est sûr qu’une telle prestation était impressionnante, mais à quoi ça rimait, juste à faire le malin ? N’empêche, toi, tu le ferais pas ! Et toi peut-être ?

Week-end rouge 1974

Une ville abandonnée par ses pompiers. Il y a 40 ans, Montréal était ravagée par des incendies tandis que ses pompiers déclenchaient une grève illégale. Le 31 octobre 1974, les pompiers de Montréal, mécontents de leur salaire, déclenchaient une grève illégale. Pendant trois jours, plus de 140 incendies ont ravagé la ville, particulièrement le quartier Centre-sud. Les sapeurs n’intervenant pas, les citoyens prirent alors possession des camions et des boyaux. »

dimanche, 26 octobre 2014 ; Journal de Montréal par Camille Laurin-Desjardins

L’auteur de ces lignes transcrit à présent le contenu d’une vidéo déposée sur Youtube. Présentée sous la forme d’une fiction, cette vidéo titrée Last Call! met en scène un narrateur témoignant des faits et gestes d’un personnage dénommé Célia, qui aurait été serveuse et joueuse d’échecs dans une de ces salles où l’on jouait aux échecs dans les années 70 et 80 à Montréal.

Transcription de la nouvelle Last Call (video) : À l’heure de la fermeture du café des joueurs d’échecs, un dernier arrivant vient soumettre un problème.

Alors je vais raconter une nouvelle qui s’appelle Last Call ! C’est à dire que c’était l’heure de la dernière boisson. Il faisait presque une heure du matin. Célia allait fermer la boutique. La boutique, c’était le café « En Passant ». Si pendant la  journée, elle jouait parfois dans cet endroit, elle jouait aux échecs, il y avait d’autres joueurs, c’était en général des parties du blitz. C’était sympathique. Il y avait des joueurs avec qui parfois elle plaisantait et qu’elle battait ou contre qui elle perdait à l’occasion. Il y avait diverses choses qui se déroulaient là. On allait même parfois se fumer un petit joint à l’extérieur, mais là, il se faisait tard. Il était une heure du matin parce que ce qui se passe, c’est que Célia était serveuse. À partir de 8 heures du soir, c’était elle qui tenait la boutique. Alors elle servait quelques sandwichs, il n’y avait pas d’alcool, elle servait des boissons, ou elle s’assurait que les pièces étaient rangées et là elle venait de dire, elle venait de dire aux 2, 3 clampins qui étaient restés là que c’était l’heure de fermer. Alors qui est ce qui reste là à cette heure ? Ce n’était plus les joueurs aguerris. Disons que c’était les gars qui attendaient le plus tard possible pour rentrer chez eux, tout simplement. Il faut dire qu’une fois qu’elle était serveuse, Célia n’avait plus du tout le même statut visiblement par rapport à ces gars puisque subitement ils essayaient, pas de la draguer, mais c’était presque ça. Disons qu’en fait il y en a qui la voyaient… qui risquaient même de tomber amoureux facilement. C’étaient des gars un petit peu esseulés et donc elle était en train de ranger sa caisse et tout à coup la porte s’ouvre. La porte de la boutique s’ouvre alors. Pour vous dire, c’était un endroit qui était finalement relativement sombre puisque c’était vétuste. Comme musique, elle avait des cassettes qu’elle passait. Il y avait du Dave Brubeck, des choses comme ça. Elle se tenait derrière son comptoir, une salle type western donc.

La porte s’ouvre et rentre un gars qui était un, une sorte de Jésus à cheveux noirs, efflanqué, maigre, flottant dans ses vêtements, les yeux enfoncés mais qui vous fixaient, qui était… Il avait un petit côté effrayant puisqu’il semblait vraiment à bout de tout. Il s’approche du comptoir et il lui dit : – Je veux de l’argent.

— Ah bon, ben, c’est pas comme ça que ça marche d’habitude. D’habitude, vous demandez quelque chose et vous donnez de l’argent.

Il dit : — J’ai besoin d’aller à Toronto, je n’ai pas d’argent. Il faut, il faut que tu me donnes l’argent du voyage.

Célia lui répond qu’elle ne peut pas. Elle ne peut pas faire ça, elle ne peut pas donner l’argent de la caisse comme ça. C’est pas possible.

Alors il dit : — Alors tu me donnes ton argent.

Célia lui répond qu’elle n’est pas si riche, qu’elle ne peut pas lui payer de l’argent pour Toronto et les autres gars de la salle essayent un petit peu de s’en mêler mais tout le monde sent que, qu’il est vraiment désespéré, que la situation est potentiellement dangereuse et ils lui disent : — Mais Célia n’est pas riche. Elle ne peut pas te donner de l’argent.

Et alors il répond : — Elle est plus riche que moi.

Bon, Célia avait déjà été dans des situations où elle avait vu des gens de la zone, hein, des gens qui étaient vraiment à la limite, qui pouvaient d’une minute à l’autre basculer du côté de la dangerosité ou qui avait basculé et elle repérait ici que c’était une vraie situation à risque. Elle repérait aussi bien sûr que le garçon, que le garçon, il devait avoir la trentaine était à bout. 4Il n’allait pas sortir de là sans rien avoir et elle décide donc de lui donner un peu d’argent. Elle devait avoir 10 ou 15 $ à elle et elle lui donne cet argent et les autres disent : — Mais il ne faut pas ! Etc.

Et elle a été très surprise puisque lorsqu’elle lui a donné l’argent, là elle lui a dit « c’est de bon cœur » en posant la main, comme ça sur, sur le côté gauche, dans un geste qu’elle se souvenait avoir vu parmi des copains, probablement musulmans, autrefois dans d’autres milieux dans lesquels elle gravitait et lorsqu’elle a fait ça, c’était très étrange puisque le jeune homme, enfin la personne qui était en face d’elle a eu une sorte de choc comme si cela signifiait quelque chose, que quelqu’un l’avait reconnu et il a pris l’argent il a dit merci il est parti très vite comme en s’enfuyant. C’était tout à fait étrange ! Célia ne se souvient plus d’ailleurs comment elle est rentrée par la suite. Elle a laissé les clients partir, elle a fermé la maison et puis elle est rentrée chez elle. C’est tout.

Lise n’a travaillé que pendant quelques semaines dans le café des joueurs d’échecs, qui a brûlé une nuit, sans que l’on sache comment. Il n’y a pas eu de blessés. Peu de temps après, une nouvelle salle a ouvert dans le même quartier de la ville, où les joueurs ont pu reprendre leurs activités et Lise, de son côté, a obtenu d’autres contrats de travail alimentaire qui lui ont permis de se consacrer parallèlement à ses études échiquéennes. Elle rêvait d’atteindre un niveau de maître international. Les cafés d’échecs étaient les lieux où se rencontraient ceux qui vivaient ce même rêve dans les années 80 au Québec.

Petit rappel des premiers pas dans cette aventure de nouvelle à tiroirs, genre hybride: