« Tomorrow »

Pour le premier épisode, voir La Divine Marâtre


Exposition « Art et nature au Moyen Âge », Musée national des beaux-arts du Québec (Québec, Canada), 4 octobre 2012 au 6 janvier 2013 (Domaine Public, Wikimedia Commons)

Karl devait bien se l’avouer, en plus de son désir d’incarner les vertus chevaleresques, la procrastination motivait son entrain à aider ceux qui en manifestaient le besoin autour de lui. Chaque fois qu’il avait un travail à préparer, quelqu’un autour de lui avait besoin d’aide et il courait à sa rescousse. Du coup, il remettait au lendemain ses propres obligations. Il ne se trouvait pas paresseux puisque il aimait bien étudier et était assez sérieux dans tout ce qu’il faisait, aussi sérieux, du moins, qu’on peut l’être à son âge. Non, cette tendance révélait probablement un agacement à se voir constamment donner des « consignes ». Des consignes ? Des ordres, oui ! Si on ne s’y pliait pas, la sanction tombait sous forme d’une note passable ou médiocre ou encore d’une petite remarque cinglante ou perfide inscrite dans le bulletin par quelque professeur sadique. « Karl devrait se concentrer et lire plus attentivement les consignes. » Ou encore : « Karl persévère à ne pas faire ce qu’on lui demande. » Et celle-ci l’avait fait cogiter un moment: « dilettantisme de mauvais aloi. » Karl se disait que ces profs devaient être bien désespérés à devoir travailler en permanence avec des gens qu’ils méprisaient ! Parce oui, les élèves sont des personnes aussi !

Karl était assis dans sa chambre regardant avec un certain désespoir la consigne de préparation de son oral d’anglais qui aurait lieu juste après ces petites vacances. Ce n’était pas rien, l’expression orale comptait pour moitié de la note d’oral puisqu’il y avait aussi la compréhension audio mais celle-ci, il ne la craignait pas trop.

 Comment préparer sa prestation orale au baccalauréat en anglais avec une fiche de synthèse

 Le jour de l’épreuve d’expression à l’oral, vous tirerez au sort une des 4 notions : espaces et échanges, mythes et héros, lieux et formes de pouvoir, l’idée de progrès.

 1) Définir dans une phrase d'accroche la notion étudiée
 2) Présenter le thème que vous avez décidé de présenter en rapport avec cette notion.
 3) Formuler sa problématique 
 4) Présenter son plan à l’oral
 5) Parler des documents étudiés en relation avec la notion 
 6) Exprimez votre opinion à propos de votre questionnement
 7) Pour conclure
 8) Faire comprendre à l’examinateur que vous avez terminé  

Là, il n’avait relu que les sous-titres de ce document, mais il avait déjà fait une fiche de synthèse pour deux des notions : il lui restait Lieux et Formes de Pouvoir et l’Idée de Progrès. Il avait compris comment cela fonctionnait, mais faire ces fiches lui permettrait de réviser. Pour le Pouvoir, il trouvait que le cours de la prof avait été trop brouillon, il n’avait pas compris où elle voulait en venir. L’Idée de Progrès était plus facile : les avantages et désavantages du progrès feraient un plan facile. Il fallait qu’il relise les textes vus en classe et retrouve les vidéos ou au moins ses notes de cours.

Bon, il avait assez travaillé pour aujourd’hui, il allait chatter avec son pote Léo.

– Yo, Léo !

– Yo ! Çà gaze ?

– Ouais ! T’es où ?

– Chez moi. Kes tu fais ?

– Je traîne. T’as commencé à réviser, toi ?

– Nan, j’ai dormi et maté des vidéos.

– Si tu veux, on pourrait travailler ensemble ?

– À quoi ?

– À l’oral d’anglais ! C’est dans deux semaines !

– Moi, je veux passer du temps avec ma meuf. Mais t’as raison… Et toi, t’as pas de femme en ce moment ?

– C’est compliqué. Et je veux réussir mon bac.

– Mais tout le monde le réussit le bac ! Pourquoi tu te fais du souci ?

– Si j’ai pas une mention, je vais me faire tuer à la maison !

– Sont relous, tes vieux !

– Là, je suis d’accord avec toi ! On se voit quand même un de ces jours ?

– Ouais, je te rappelle. J’vais d’abord voir si ma meuf est libre.

– OK, a + !

Il pensa vaguement à aller voir le reste de la tribu, s’il y avait du monde dans la cuisine, puis il s’affala sur son lit et se mit à rêver à Aurélie. Leur rencontre avait été brève hier puisque le père de la peste avait fini par arriver pour dire qu’il était désolé, qu’il ne pouvait plus partir en vacances mais qu’il emmenait Francine (la peste) pour le week-end. L’ambiance avait commencé à virer au vinaigre et il avait préféré s’éclipser. Même le gros pataud de chien s’était réveillé et s’était mis à aboyer. Une autre famille de cinoques, quoi. Il en avait assez des engueulades chez lui. Il se dit qu’Aurélie devait être écrivain ou compositeur et qu’il pourrait lui servir de secrétaire et, à l’occasion, lui insuffler discrètement des idées et un jour, elle reconnaîtrait son génie et puis, un jour, elle lui raconterait tous les sévices subis lorsqu’elle vivait avec son horrible beauf et il la consolerait lorsqu’elle se laisserait aller… Elle se réfugierait dans ses bras et reprendrait confiance grâce à la force qu’il lui redonnerait. S’il le fallait, il se battrait pour elle. Même s’il n’était pas pour la violence.

« Si loin que le bleu n’existe plus » (tiré de Le Grand Bleu)

Aurélie repensa à son ex- en regardant autour d’elle dans son appartement, encore encombré de ses affaires à lui, de statuettes inuits sculptées dans une pierre bleu-noire qu’il ramenait régulièrement, alors qu’ils étaient séparés depuis des années. Sa famille n’avait pas montré de surprise, la vie d’épouse de militaire offrant peu de chances à une femme d’avoir des activités indépendantes. Ce n’était pas le temps qui manquait mais, l’épouse, en déménageant au fil des mutations de son conjoint, devait parfois retrouver du travail. Dans tous les cas, ce n’était bon ni pour son avancement de carrière, ni pour la scolarité des enfants.

Aurélie ne se sentait pas ambitieuse mais elle voulait faire des choses intéressantes – ce qui n’était pas le cas en ce moment, malgré sa séparation, elle devait bien se l’avouer. Si son emploi actuel, un emploi de bureau, lui assurait un salaire raisonnable, des week-ends et des soirées libres, elle s’y ennuyait pourtant et pensait parfois à refaire des études pour obtenir une qualification qui lui permettrait d’avoir plus de responsabilités dans un emploi de plus grande envergure. Elle se savait velléitaire et la seule activité qu’elle poursuivait en dehors du travail et de sa gestion de son foyer était les défis d’écriture sur le forum Atramenta et un atelier d’écriture en ligne.

Elle n’avait plus vraiment mal au bras; le médicament que le médecin avait prescrit avait fait effet à ce niveau. Son bras gauche n’était pourtant pas entièrement valide et elle ne voulait pas le blesser en sortant Jim. Et Francine allait être absente jusqu’à mardi. Il allait donc bien falloir appeler le jeune voisin, comment s’appelait-il déjà ? Ah oui ! Karl. Elle avait noté son numéro de téléphone et lui envoya un message instantané. Quelques minutes plus tard, le jeune homme sonna chez elle puis repartit aussitôt, traînant Jim en laisse. Le vieux Jim était trop lourd. Pour un chien de sa taille, il était déjà très âgé et, s’il aimait bien sortir, il n’aimait pas trop marcher. Bien souvent, dehors, il se couchait par terre et ne voulait plus avancer. Il fallait le cajoler et l’exhorter à se relever et faire quelques pas encore car il avait bien besoin d’exercice.

Lorsque Karl revint de la promenade avec le chien, Aurélie était en train d’examiner les dernières suggestions d’écriture : sujet libre, mais un rébus ou une charade et cinq nuances de couleur. Elle avait une page d’internet ouverte et à côté d’elle un manuel de vocabulaire. Karl semblait de bonne humeur et moins timide que le jour précédent : il se pencha sur le travail d’Aurélie. Elle lui expliqua alors qu’elle était en train de tenter de répondre au défi trouvé sur Atramenta et qu’elle cherchait des nuances d’une couleur, sur internet et dans ses manuels de référence. Donc, elle commençait à mentionner le bleu nuit, le bleu cobalt, le bleu de Prusse, le bleu indigo, le bleu ardoise, le bleu marine, etc. quand Karl s’enflamma et lui répondit :

– Mais il faut de l’imagination ! Tenez ! Me retrouver ainsi devant vos yeux à l’éclat si pur m’inspire un irrépressible désir de me noyer dans leur azur, qui devient un bleu frémissant de surprise alors que je prononce ces mots. Et maintenant n’est-ce pas un bleu étincelant qui illumine votre visage dont l’ombre de sourire me laisse espérer que je vous suis agréable? Non, pitié ! Pas ce bleu courroucé ! Certes, il me subjugue et m’enjoint de me taire mais j’aimerais, afin qu’il ne me fige pas inexorablement dans un état d’adoration qu’il se mue en un bleu de tempête dont les nuances passeraient du turquoise aux éclats d’argent de lune, du bleu de la profondeur de l’océan à celui de l’écume qui transporterait vers moi la sirène que je vois en vous. En un mot, je vous aime et vous révèle les bleus de mon âme, ma mie !

De stupéfaction, Aurélie se tint d’abord silencieuse, avant d’éclater de rire. Voyant que le visage du jeune homme allait se décomposer, elle transforma son rire en compliment.

– Quel talent ! Je ne te savais pas poète ! Tu aimes donc la littérature et peut-être la poésie ? Écris-tu un roman ou des poésies ? Il faut me faire les lire !

Karl, rougissant, ne put plus que bredouiller quelques mots presque incohérents et s’en alla bientôt, promettant de revenir vers 19h pour la deuxième promenade du chien. Avant de rentrer dans l’appartement de sa famille, il se tint quelques minutes dans la fraîcheur du couloir, reposa sa tête en arrière sur le mur, et dit :

– Quel idiot ! Il ne faut surtout pas que je raconte ça à Léo.

Chez lui, une atmosphère étrange l’accueillit. Ses parents étaient là, l’un au téléphone, l’autre regardant des images à la télé qui montraient des policiers dans une rue sombre, des images qui se répétaient. Ils semblaient sidérés.

– Qu’est-ce qui se passe ?