Lire l’épisode 1 ici : La divine marâtre

Lire les épisodes 2 et 3 ici: Tomorrow et Si loin que le bleu n’existe plus

Des histoires de famille

Aucun des deux ne lui répondit. Ils ne semblaient pas l’entendre. Sa mère fixait d’un air hébété des images qu’il lui semblait bien avoir déjà vues, quelques mois auparavant. Quant à son père, il écoutait quelqu’un au téléphone, en intercalant simplement des « mais, mais… »

Il les regarda encore quelques secondes, puis haussa les épaules et décida d’aller à la salle de bains se passer de l’eau sur la figure. Il avait l’impression de vivre dans un monde de fous dont il n’était pas le moindre.

Quand il revint dans la pièce qui leur servait de salon et parfois de salle à manger, lorsqu’il y avait des invités, ses parents étaient en discussion mais il n’y comprenait toujours rien. Les mêmes images tournaient en boucle sur l’écran de la télévision, mais le son était coupé. Il essaya de comprendre de quoi ses parents parlaient.

– Il leur fait une blague, sans doute.

– Vous allez m’expliquer, à la fin ?

– Georges n’a vraiment pas de veine. Moi j’ai une femme qui passe son temps à regarder des émissions débiles sur les crimes mais lui non plus n’est pas aidé à la maison.

– Tu me traites de débile, maintenant ?

– Oh ! Il y a quelqu’un qui daignerait me dire ce qui se passe !

Karl avait fini par hurler et ses deux parents le regardèrent, furieux.

– C’est encore toi qui as fait une connerie ? rétorqua son père.

– Ben merci ! Je rends service à votre voisine pour vous faire bien voir et c’est comme ça qu’on me remercie !

– C’est toi qui mets des idées comme ça dans la tête de ton cousin ?

– Quoi ? De quoi vous parlez ?

– Ludovic était allé chercher le pain à la boulangerie et il n’est pas rentré, mon frère s’arrache les cheveux. Il vient de m’appeler pour demander s’il n’était pas ici.

– Ce n’est pas vrai ? Il a encore fugué ? Non, je n’y crois pas! Quel garnement!

Sa mère lui demanda :

– Pourquoi tu souris comme cela ? Ce n’est pas drôle ! Tu as une idée de là où il aurait pu aller ? Il t’a dit quelque chose?

– Oh, vous faites tout de suite des histoires dans la famille ! C’est tout de suite le drame ! Il doit être chez un copain. Et puis, il a quand même 13 ans, ce n’est pas comme si c’était un petit gosse. Ils ne vont pas appeler la police tout de suite, je suppose. Je suis vraiment dans une famille de malades ! Ils n’ont qu’à téléphoner aux parents de ses copains, c’est tout. Bon, moi je vais étudier ailleurs, ici ce n’est pas possible.

Tout en parlant, Karl avait discrètement lancé un sms à Ludovic.

– T’es où ? Ya tes parents kon appelé ici.

Quelques secondes plus tard, la réponse s’afficha :

– T’es sérieux ? Mince, j’les avais oubliés, ceux-là.

– Si tu rappliques pas en vitesse, tes parents vont ameuter le GIGN.

– Toi, viens ici ! C’est super !

– Où ça ?

– Chui au skatepark. Ya le NL Contest, avec les as de la glisse, Damestoy, Takeshi Yasutoko, Dylan Morrison !

– Je te crois pas. T’as des billets ? Tu les as vus ?

– J’ai pas de billets, mais je traîne là, des fois que je pourrais passer incognito dans les gradins ou en voir un.

– Attends-moi à l’entrée, je viens !

– Cool, t’es un pote ! Tu dis rien aux parents, tu jures ?

– Tu me connais. Attends-moi.

Karl fit mine de se préparer pour aller à la bibliothèque du quartier ouverte le dimanche et sortit. En chemin, il descendit de son vélo au bout d’une dizaine de minutes et lança un message à ses parents pour leur dire de ne pas s’inquiéter : il avait une idée de comment retrouver Ludo et il les rappellerait plus tard dès qu’il serait avec lui.

Il en profita pour chercher le site web du NL Contest. L’affiche en jetait ! Urban Sport & Art Festival. Le Festival International des Cultures Urbaines. Son cousin n’était pas si bête, après tout ! Ça allait être du lourd ! Il vit qu’en s’inscrivant en ligne, on pouvait avoir des entrées gratuites et il en prit deux, oubliant complètement Aurélie.

Rien ne l’empêcherait de rêver

Aurélie se tenait à la fenêtre de sa cuisine, son compagnon canin assis à quelques pas derrière elle la regardant avec espoir. Mais, plongée dans une conversation avec sa meilleure amie, elle ne se préoccupait pas de lui :

– Tu me vois écrire un nouveau chapitre de Lolita, en inversion de genre ?

– Ha ha ! Tu exagères ! La Lolita de Nabokov est une ado ou même une pré-ado ! Ton joli cœur est plus âgé, non ?

– Il est en terminale, ça doit lui faire 17 ou 18 ans.

– Tu vois ? Presque majeur ! Lance-toi !

– Arrête de te moquer ! Tu me vois, faire l’éducation d’un… Si je reprends un homme, il sera plus solide et un peu plus en chair aussi.

– Sacrée Aurélie, il t’en arrive de belles même en restant à la maison ! Viens chez moi pour le week-end, puisque t’es seule ! J’ai un jardin, ce sera bien pour ton chien et on le promènera ensemble.

– Bettina, tu me sauves ! C’est sûr, cela ne te ferait rien ? Et puis Francine va rentrer mardi, alors elle pourra m’aider.

– On fait comme ça, tu peux même rester plus longtemps et tu diras à ton ex-mari de conduire Francine ici mardi.

– Mmm… Ce serait encore à négocier avec elle, mais ça me plairait bien. Tu es une crème, une vraie copine !

– On va avoir du fun ! Je viens te chercher dans une heure.

Karl, quant à lui, pédalait, activant ses mollets avec énergie car la route paraissait plate mais elle montait légèrement et sur une longue distance, elle demandait quand même un certain effort. Cela n’était pas suffisant pour l’empêcher de rêver. Au bout de cette route, il y avait le skatepark où il allait retrouver son jeune cousin et peut-être assister à des acrobaties de célébrités de la glisse. Et derrière lui – cela lui faisait mal de penser qu’il s’en éloignait – il y avait Aurélie dont il aimerait tant sentir la lumineuse chevelure sur sa poitrine. Il aimerait lécher le goût de ses larmes si elle se laissait aller au chagrin. Il adorerait pouvoir rire avec elle d’un de ses mots d’esprit puis couvrir son beau visage de baisers, descendre à sa nuque et pouvoir découvrir sa poitrine qu’il devinait délicate et tendre. Zut, son mobile. Quoi, encore ! Il s’arrêta, mit pied à terre, et vit que c’était le numéro de son père. Il pensa : « La seule chose qui m’empêche vraiment d’être moi-même, c’est mon père ! » Il avait toujours été dans son chemin, se disait-il. C’est vrai que sa mère était un peu givrée avec ses peurs constantes, mais elle ne barrait pas constamment ses projets. Par contre, son père… Qu’est-ce qu’il voulait encore ?

– Oui ?

– Alors, tu l’as retrouvé ?

– Non, mais je sais où il est, cela ne va pas être long. Je vous ai dit que je vous contacterai. Pourquoi tu m’appelles ?

– Change de ton, tu veux ? Je voulais simplement te passer un message. La voisine est venue dire que tu n’avais pas besoin de sortir son chien ce soir.

– Comment ça ? Tout à l’heure, elle m’a bien dit de monter vers 7h du soir. 

– Elle a changé d’avis, il paraît qu’elle part à la campagne. Elle a laissé quelque chose pour toi dans une enveloppe. Tu veux que je l’ouvre ?

– Non, je suis capable d’ouvrir mon courrier tout seul ! À plus !

Déception, désolation, déprime… Karl monta sur le trottoir, s’approcha d’un abribus proche, y appuya son vélo et s’assit. Marre, marre ! Il en avait marre ! Pourquoi rien ne marchait jamais ? Pourquoi son père se mêlait-il toujours de tout ? Pendant un instant, la colère et le chagrin se combattirent dans son esprit. Bon, ce n’était pas vraiment la faute de son père, mais ce n’était pas un hasard qu’il lui téléphone. Cela devait lui faire plaisir. Enfin, il n’en savait rien.

Karl releva la tête, s’adossa et regarda autour de lui, d’abord la paroi intérieure de l’abribus, à sa gauche, qui portait un panneau publicitaire. Un visage au regard perçant lui souriait pendant qu’un objet technologique gigantesque cachait en partie le beau buste du modèle. Les couleurs de l’affiche passaient des tons chauds et dorés au bleu turquoise. Devant lui, un peu sur la droite, il apercevait des petits fanions en haut de longues perches qui encadraient l’entrée d’une compagnie de vente d’automobiles. Il n’y avait pas grand-monde, par contre, ce qui n’avait rien d’anormal. Derrière la compagnie, il ne voyait que des champs, un terrain encore non construit, mais au loin, des maisons individuelles plus basses, un quartier résidentiel. Il tenta d’imaginer la lettre qu’elle lui avait laissée, il s’imagina humer le parfum dont elle avait dû imprégner le papier. Peut-être lui disait-elle qu’elle ne voulait pas le blesser et qu’elle avait bien compris les sentiments élevés et délicats qu’il éprouvait à son égard. Malheureusement, devait-elle ajouter, elle ne pouvait pas encore s’engager dans une relation amoureuse car elle souffrait encore de ce qu’elle avait subi par le passé. Elle était encore trop fragile. Il lui répondrait ! Par tous les moyens, il l’assurerait de sa force et de celle de ses sentiments ! Il composa en pensée :

Las, ma mie, vous doutez !

Mais pour votre beauté

Si spirituelle

Je ne vis que d’elle

Je me battrai toujours.

Baignons dans le séjour

D’amour rivière

Rouge de ma prière

Ma belle Galatée !

Ragaillardi d’avoir pu traduire ses émotions en images poétiques, il copia rapidement ses vers sur son téléphone, et enfourcha à nouveau son vélo. Il reprit sa route vers l’endroit où son cousin devait commencer à se demander ce qu’il pouvait bien faire. Ce serait bien s’ils arrivaient à obtenir des autographes ! Il commença à imaginer le bruit, l’ambiance, l’adrénaline dans le stade. Ça promettait !

Fin de l’histoire. Promis, je m’arrête là: cette nouvelle un peu mécanique était composée en réponse aux suggestions données lors du défi des cinq semaines d’Atramenta.