Je poursuis ma lecture de Robert Coover, cet auteur que j’ai découvert dans les derniers mois et dont, malheureusement, toutes les œuvres n’ont pas été traduites en français.

J’ai déjà parlé de lui dans les articles suivant :

L’atypique nouvelle The Babysitter de Robert Coover

Apories : Idées dont je n’ai pas su quoi faire

Je viens de lire une « sous-nouvelle » de la nouvelle « The Sentient Lens » (la lentille sensible): « The Leper’s Helix » (l’hélice du lépreux) du recueil Pricksongs & Descants (1969) de Robert Coover. Une nouvelle métatextuelle et en conséquence partiellement réservée aux initiés.


Bilder des Todes ober Todtentanz für alle Stände
par C. Merkel (1850)
(DaemonDice sur Wikimedia Commons)

L’hélice du lépreux

Ce récit « The Leper’s Helix » est relativement sinistre, avec une touche de grotesque, puisque l’on assiste à la progression douloureuse d’un moribond, un lépreux, dans une plaine désertique brûlée par le soleil, alors que le narrateur tourne autour et au-dessus de lui, l’observant et le décrivant. La description du lépreux évoque ces figures grotesques de morts des danses macabres, le grotesque étant une contraction du sinistre et du comique.

Ce qui tourne au-dessus de lui, est-ce un vautour ? Ou la mort ? Les deux se rejoignent dans une embrassade à la fin, la terreur de l’un s’achevant dans une joie alors que l’autre, celui qui observait, débute sa propre attente désespérée et terrifiée. Sachant qu’il mourra à son tour ? Et comment ?

Le grotesque et le métatextuel

Pourquoi disais-je que cette nouvelle était métatextuelle ? Car elle parle aussi de l’écriture et de ses procédés. C’est une coïncidence : ce matin, avant de me lever, je lisais l’article sur le roman comique de David Lodge dans son Art of Fiction. Lodge y donnait un des mécanismes du comique : une combinaison du retardement – savoir-faire attendre le lecteur – et de l’attendu, de la situation connue, une combinaison de surprise et de conformité à un modèle.

Quel est le rapport avec ma lecture de L’Hélice du Lépreux ? L’extrait suivant le révélera. Voici une phrase remarquable que je vais tenter maladroitement de traduire :

He seems puzzled by our motion – hah ! Must look to him like flight, recoil, he unable, at such separation, to envidion any shape to our career – but o constancy ! He but devotes more strength to the cause, more of his failing strength, feet now pigeon-toed now splayed, arms flung like torn sails grappling for a stay, pelvis now thrust forward now twisted to one side, head swaying precariously on his thin white (is it for art’s sake we prolong this miserable journey ? What matter ! For art or no, let him know extremity ! – how else obtain impact for its counterpart?) neck. His approach in some other circumstances might even serve for comedy ; this ungainly, high-legged, limbs-awry dance in the hot sun. It’s his isolation cuts the humour. If anything is a serious thing, it must be he. 

« The Leper’s Helix » Pricksongs & Descants (1969) par Robert Coover; p. 157

Ma traduction :

« Il semble étonné par notre mouvement – ah ! Qui doit lui sembler un vol, recul, lui incapable, de si loin, de visualiser quelque forme de notre progression – mais ô constance ! Il n’en dédie que plus de force à notre cause, plus de sa force vacillante, les pieds parfois tournés en-dedans parfois vers l’extérieur, les bras envoyés telles des voiles déchirées tentant de saisir un point de repos, le pelvis parfois avancé puis tourné d’un côté, la tête balançant précairement sur la maigreur, la blancheur de (est-ce pour l’amour de l’art que nous prolongeons son misérable voyage ? Quelle affaire ! Pour l’art ou non, qu’il connaisse l’extrême ! – comment pourrions-nous autrement obtenir l’impact de son contraire?) son cou. Son approche, dans d’autres circonstances, pourrait même servir au comique, cette danse maladroite, sur de hautes jambes, sur des membres douloureux dans le soleil écrasant. C’est son isolement qui tue l’humour. Si quelque chose est sérieux, c’est bien lui. »

Voir aussi les articles où je mentionne The Art of Fiction (1992) de David Lodge :

Voici la version française de ce livre

J’ai déjà présenté ce livre dans mon article Les Arts de la Fiction et le Suspense.

Également dans mon article Les Voix multiples expliquées par David Lodge.

Et dans En pensant au flux de conscience dans les romans