Alors que je flânais dans ma bibliothèque, au rayon science-fiction, j’ai pris deux livres dont les titres comportaient le mot « temps ». Il se trouve que j’écoutais hier la vidéo où François Bon présente brièvement H. P. Lovecraft et où il traduit ses Notes sur l’art d’écrire des récits étranges. Deux phrases de Lovecraft en particulier m’ont frappée. En voici ma traduction :

La raison pour laquelle le temps joue un si grand rôle dans tant de mes contes est que cet élément se dresse dans mon esprit comme le plus profondément dramatique et sinistre de l’univers. Le conflit avec le temps me semble être le thème le plus puissant et fécond de l’expression humaine entière.

H. P. Lovecraft Notes sur l’art d’écrire des récits étranges

Terry Pratchett

Procrastination sur le site Amazon

J’ai d’abord connu Terry Pratchett en jouant à son jeu vidéo Discworld (1995) (Le Disque-Monde). J’étais ravie de ce défi dans un univers loufoque où je jouais avec le personnage d’un jeune apprenti sorcier maladroit aidé par un coffre mille-pattes magique et de temps en temps contrecarré par un personnage représentant la grande faucheuse, bien souvent dépitée, heureusement. Plus tard, j’ai apprécié en particulier Good Omens (1995) qu’il avait écrit avec Neil Gaiman et qui a été traduit en français sous le titre De Bons Présages par Patrick Marcel. Ici un extrait sur le site Amazon.

Une partie de son œuvre est dédiée à la jeunesse, mais elle reste très inhabituelle et irrévérencieuse. La page de Wikipedia qui lui est consacrée mentionne que « selon un sondage publié en 2006 dans le magazine littéraire britannique Book Magazine, Terry Pratchett était alors le second auteur vivant le plus apprécié de ses compatriotes, derrière J. K. Rowling. »

L’univers créé par Terry Pratchett: le Disque-Monde

Le roman Thief of Time (1994) a été traduite en français par Patrick Couton dans les éditions L’Atalante sous le titre Procrastination (2005). Voir ici un aperçu de son édition Kindle chez Amazon

Voici comment Procrastination mentionne le temps dans ma traduction de l’anglais :

« Je me souviens de hier » dit Wen, pensivement.
« Mais sa mémoire est à présent dans ma tête. Est-ce que hier était réel ? Or est-ce uniquement ma mémoire qui est réelle ? »

terry Pratchett

Robert Silverberg

Le deuxième titre que j’ai relevé est The Masks of Time (1968) de Robert Silverberg traduit en français sous le titre Les Masques du Temps (1970). La diégèse des Masques du Temps se déroule en 1999, alors qu’une partie de la population redoute une apocalypse lors du tournant avec le nouveau millénaire. Ce roman ne semble pas réédité en ce moment, mais cet écrivain prolifique et plusieurs fois récompensé a une quantité de livres traduits que l’on peut facilement se procurer.

Voici par exemple Les Monades Urbaines (1974), traduit de The World Inside (1971).

La citation que j’ai relevée à la page 36 des Masques du Temps est la suivante, dans ma traduction :

Cette première semaine de 1999, je n’étais pas parvenu plus loin dans mon travail qu’au point où j’en étais la première semaine de 1999. Je cherchais toujours des façons de prouver mon hypothèse que le flux du temps est bidirectionnel et qu’au moins au niveau subatomique, il est possible de l’inverser.

Robert SiLverberg Les Masques du Temps

Incertitude de l’impression que laisse le temps dans notre propre esprit, envie de pouvoir revenir en arrière… Uchronies (comment l’Histoire aurait été changée si…), voyages temporels avec les paradoxes en découlant, le temps est un thème majeur dans toute la littérature d’anticipation, comme dans les romans fantastiques, et c’est une question philosophique amplement travaillée (je pense par exemple au temps subjectif dont parle Bergson).

Mais je ne suis qu’une écrivaillonne et une ancienne joueuse d’échecs. Voici donc une petite nouvelle située dans le monde des joueurs d’échecs où le temps nous est compté et matérialisé sous la forme d’une pendule à deux cadrans disposée à côté de l’échiquier.

Pendule d’échecs Ludovic Bertron
from New York City (Wikimedia Commons)

Une partie d’échecs sans zeitnot*

Mon adversaire a un classement de maître et il est assez âgé, facilement dans la cinquantaine, il doit donc avoir de l’expérience. Pourquoi est-ce que je me demande ça ? Parce que son attitude ne le laisse pas paraître. Il est rare que les joueurs de l’Est, enfin ceux dont je me rappelle aient des attitudes non professionnelles à l’échiquier. Pourtant, c’est bien ce qui se passe. Une petite poignée de main molle lorsque nous nous sommes salués, des sourires de connivence à ses copains – du même pays probablement – qui le regardent, et puis dès le signal de départ de l’arbitre, il joue son coup relativement brusquement et tape vivement sur la pendule. Ce n’est pas un blitz pourtant !

Bon, je réponds après avoir inscrit le coup, ce qu’il aurait aussi dû faire. Et vlan, rebelotte, un autre coup rapide et il appuie nerveusement sur la pendule. Pas de problème, les quelques premiers coups de cette variante de la Caro-Kann* ne donnent pas vraiment à réfléchir, mais voilà, nous sommes au dixième, il me répond à nouveau brusquement et se lève pour aller parler avec les copains. Je joue tranquillement mon coup et appuie sur la pendule, doucement. J’inscris mon coup, bien sûr. Subitement, il vient, empressé, s’assoit à peine avant de jouer, de presser la pendule et de se relever. Il n’y a pas vraiment besoin de réfléchir à la réponse que je fais tranquillement une fois qu’il s’est éloigné, démarrant à nouveau sa pendule. Cette fois, il reste parti plusieurs minutes avant de se rendre compte que j’ai joué. Il joue à nouveau rapidement et s’en va après avoir mis ma pendule en route.

Il n’a pas de chance. Je sais que le plan de pas mal de ces joueurs de l’Est est de ne pas trop s’attacher à l’ouverture de la partie lorsqu’ils jouent contre des occidentaux dont ils méprisent un peu le niveau. Ils se disent que nous allons nous épuiser dans l’ouverture et le début du milieu de partie, et que même si le milieu de partie ne leur est pas favorable, nous aurons tellement peu de temps restant pour terminer la partie que nous perdrons soit car nous ne pourrons réfléchir à notre aise soit parce que le temps se sera écoulé. Mais il n’a pas de chance, car après ma dernière dispute avec M., je me suis dit : « Ces maîtres ne me respectent pas ? Je ne les respecterai plus non plus. » Et je me suis promis de ne pas dépenser une minute de plus qu’eux en réflexion sur l’échiquier. C’est pourquoi, encore une fois, lorsqu’il est parti, je joue immédiatement mon coup et j’appuie sur la pendule en créant le moins de mouvement possible et sans faire de bruit.

Son attitude à mon égard n’est pas entièrement correcte. Je considère que c’est un signe de faiblesse de sa part. Je ne sais pas vraiment d’où elle provient. Il se pourrait qu’il me sous-estime. Pourtant, j’ai quelques succès à mon actif et il le sait sûrement ou on le lui aura dit. Il se pourrait aussi qu’il soit simplement incapable de jouer contre une femme. D’habitude, on ne voit cela que chez les joueurs sans grande expérience. De toutes les façons, ce n’est pas mon problème. Mon travail, c’est de gagner cette partie.

Ah ! Le voilà qui revient, observant la position sur l’échiquier avant même d’être assis. Il ne semble pas de bonne humeur, subitement. Il semble vouloir jouer, mais il se ravise, fronce encore plus les sourcils. Eh oui, mon petit monsieur, ce n’est pas si facile, n’est-ce pas ? La tête entre les mains, le visage légèrement en oblique, il se met à réfléchir plus profondément. Il vient de se rendre compte que la position n’est plus à l’avantage des Blancs. D’habitude, il y a toujours un petit avantage pour les Blancs au départ puisque c’est eux qui commencent. Mais il est clair que les Noirs ont déjà obtenu des chances aussi favorables que celles des Blancs.

Cinq minutes passent. Et cinq autres. Il va devoir choisir entre accepter d’entrer dans un milieu de partie à la structure de pions solide et qui lui laissera peu de chances d’obtenir plus que la nulle et au contraire tenter une variante plus agressive mais qui affaiblira sa chaîne de pions et le mènera à la perte si son attaque ne parvient pas à percer mon flanc-roi. Je me demande avec un certain détachement amusé quel va être son choix. Ce qu’il ne sait pas, c’est que j’ai joué des centaines de Caro-Kann* et j’ai subi, peut-être pas autant mais au moins la moitié d’attaques, pour certaines absolument farfelues, sur mon Roque*. J’ai l’habitude et j’ai les nerfs solides. À la moindre erreur de mes assaillants dans ces attaques, je riposte par une contre-attaque qui ne leur laisse aucune chance en raison des failles qu’ils ont eux-mêmes créés dans leur camp.

Le problème avec ma progression comme joueur d’échecs, c’est que j’ai toujours eu de tellement bons résultats avec les Noirs, à cause de cette attitude irrationnelle de mes adversaires, que j’en ai négligé de me former dans d’autres ouvertures. Ma force est donc limitée. Je le regrette et m’en veux, et en veux à ma paresse intellectuelle. À force de ne voir que le bout de mon nez, c’est-à-dire le résultat que je voulais obtenir dans la compétition qui venait là, immédiatement, j’ai négligé mon entraînement à long terme et je me suis handicapée moi-même.

Il n’a pas encore joué. Tiens, où en est donc la pendule ? Mais, voilà qui est surprenant, une heure est déjà passée alors que nous n’avons pas encore atteint vingt coups dans cette partie. Je suppose qu’il va vouloir blitzer* et me pousser à jouer rapidement et à faire une erreur. Voyons déjà ce qu’il va jouer. Voilà ! J’ai un peu pitié : il choisit une variante tactique et risquée. Il a perdu les esprits ! Ne voit-il pas qu’il n’y a pas la moindre faille dans ma défense ? Comment une telle attaque pourrait-elle aboutir ?

Nous jouons quelques coups, une dizaine de part et d’autre. Je fais très attention car dans les variantes tactiques, la précision est de rigueur. Il suffirait d’intervertir deux coups dans la variante calculée pour transformer une position gagnante en une débâcle assurée. Le visage de mon adversaire se décompose de plus en plus ; je ne vois presque plus son cou, tant il rentre la tête dans les épaules. Aucun d’entre nous ne se retrouvera en zeitnot*. Tout sera joué avant cela, à moins qu’il ne refuse d’abandonner. J’entends derrière moi les ricanements à voix basse de ses amis.

Il finit par abandonner, reconnaissant que j’ai gagné et ne montre pas vraiment d’inclination à aller analyser la partie. Cela lui apprendra : la prochaine fois, il respectera peut-être son adversaire si elle est une femme.

*zeitnot = manque de temps pour compléter les coups d’une partie d’échecs

*Caro-Kann = ouverture défensive décidée par les Noirs dans une partie d’échecs

*Roque = déplacement spécial du roi et d’une tour en un coup qui permet de mettre le roi à l’abri et de centraliser la tour

*blitzer = jouer très rapidement