Alors que chaque vendredi, je fais office d’écrivain public en rédigeant des lettres pour les autres, ou les aidant à remplir leurs formulaires administratifs, j’ai consacré la semaine qui vient de passer à mes propres affaires de ce type. Déjà à l’époque où j’étais enseignante, j’avais l’habitude d’utiliser mes vacances, les grandes et les petites de mi-saison, pour rattraper tout mon retard administratif. Je n’avais pas vraiment le temps de m’en occuper en période scolaire, ou je n’y pensais simplement pas, absorbée que j’étais par le train rapide de toutes les tâches liées à la pédagogie et aux demandes de l’administration du rectorat et du lycée.

Études des mains d’Érasme par Hans Holbein le Jeune
(~ 1523) (Domaine Public)

Je n’ai pas éprouvé autant de scepticisme que la plupart des observateurs lorsque certains personnages publics avaient utilisé l’excuse de la phobie administrative pour ne pas avoir payé telle ou telle contribution obligatoire. Je crois en effet qu’il est absolument possible pour une personne de n’en plus pouvoir. J’ai connu quelqu’un, un proche, éduqué, lettré, dont on a découvert après son décès qu’il avait sous son bureau un tas d’une taille gigantesque de lettres et enveloppes administratives qu’il n’ouvrait plus depuis des mois et auxquelles il ne répondait évidemment plus. La lassitude pour des choses qui étaient tellement moins importantes que celles qui comptaient !

Écrire à l’administration

Ces jours-ci, en raison de certaines actualités politiques, apparaissent dans les journaux des statistiques sur le temps que les Français consacrent au travail, sur le temps de leurs loisirs et on les compare aux mêmes statistiques dans d’autres pays Européens. Pourtant je serais curieuse de voir des comparaisons semblables concernant le temps dévolu aux démarches administratives. Hier, j’ai passé environ cinq heures à faire ma déclaration d’impôts. Pourquoi cinq heures ? J’aimerais bien le savoir aussi, mais c’est que la simplification à la française qui fait que vous devez regarder des vidéos qui parlent de cas généraux et ont peu de chance d’être adaptées à votre cas, cette simplification, je ne la trouve pas pratique du tout. Je n’ai pas perdu mon temps avec cela. J’ai cherché les notices, mais tout n’y était pas expliqué. Il a fallu parfois chercher sur d’autres sites. Ce qui n’aide pas non plus évidemment est le fait que les simplifications annuelles font que chaque année le contribuable doit redécouvrir et se débrouiller avec un nouveau service, une nouvelle plateforme. Je pense aussi à certaines complémentaires de retraite qui vous font renvoyer encore et encore les mêmes documents, vous envoient des courriels et des lettres de relance qui d’ailleurs se contredisent les un.e.s les autres joyeusement, passant de menaces indirectes à l’annonce qu’ils ont le bonheur de vous faire savoir que vous allez toucher environ 40 euros par mois. Bref. J’ai entendu dans une émission hier que les Canadiens souffraient moins de la complexité administrative. Les bienheureux !

Le personnage du scribe

L’ironie de la chose, dans mon cas, est que j’étais souvent fascinée dans mes lectures et les films que je regardais par les personnages de secrétaire particulier de l’auteur, celui qui est proche de la création, qui a la primeur des premiers jets d’écriture, des premières intuitions, des doutes, celui qui vit cette aventure fertile. L’image de fidèle scribe m’a toujours émue. C’est l’image des moines copieurs du Moyen-Age. Ce qui me rappelle d’ailleurs un roman de science-fiction qui m’avait fascinée : Un Cantique pour Leibowitz (1960, traduction française 1961) de Walter M. Miller. Dans les vieux films et vieilles séries, apparaissait souvent ce personnage d’assistant à la fois secrétaire et aide ingénieux qui connaît toutes les ficelles, peut jouer des rôles à loisir, est rompu à tous les secrets de la ville. Dans le fond, il est un descendant des personnages qui servent d’aides ou de serviteurs aux nobles des comédies du passé : de Sancho Panza, à Jacques le Fataliste, à Pierre, Jacqueline, Arlequin et Colombine, les aides de la Surprise de l’Amour (1722) de Marivaux. Ils représentent à la fois le savoir-faire et le dévouement incarnés dans des personnages qui, pour leurs voyages et leurs aventures, dépendent pourtant des moyens financiers de leurs maîtres, ce qui ne les empêche pas de garder leur indépendance d’esprit. Au XXème siècle, c’est aussi la petite secrétaire des romans d’Agatha Christie qui saute sur l’occasion d’une offre d’emploi pour partir en voyage et côtoyer sans le savoir un meurtrier. Plus près de nous, c’est le personnage du Ghost Writer (2010) de Roman Polanski adapté du roman L’Homme de l’Ombre (The Ghost (2007))de Robert Harris. Et l’on voudrait nous faire adopter des assistants personnels numériques ou nous remplacer par eux ? Ha !