Dans mes lectures éclectiques de ce mois se sont trouvés des œuvres, ou des extraits de livres d’Alphonse Allais, de Jorge Luis Borges, Cervantès, Don DeLillo , Junot Diaz , Umberto Eco, Richard Ford, Patrick Modiano, Robert Penn Warren. Je ne prétends pas avoir lu ou relu ces livres en entier, mais parfois des nouvelles, des passages, des chapitres ou des préfaces.

Alphonse Allais

L’Affaire Blaireau (ni vu ni connu) (1899) d’Alphonse Allais avec une préface contenant une lettre à Tristan Bernard est l’histoire d’une injustice et a été adapté en film sous le titre Ni Vu Ni Connu (1958) de Yves Robert avec comme acteur principal Louis de Funès.

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Blaireau, un braconnier se fait arrêter sans aucune preuve et est condamné à trois mois de prison. Un personnage intemporel est figuré par le maire d’une petite ville de dix mille habitants, fier de n’avoir jamais d’attroupement dans sa ville et qui ne voudrait pas que l’innocence de Blaireau soit reconnue par peur du scandale.

Texte intégral de l’Affaire Blaireau ; ni vu ni connu

Jorge Luis Borges

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J’ai sorti de ma bibliothèque un recueil de nouvelles de Jorge Luis Borges : Doctor Brodie’s Report (1970). J’ai commencé la nouvelle éponyme, la dernière du recueil – une bonne ou mauvaise habitude que j’ai de ne pas lire dans l’ordre. Celle-ci est fortement inspirée par un chapitre de Gulliver.

Voici la traduction française de ce livre : le Rapport de Brodie.

La préface de ce recueil est relativement trompeuse, me semble-t-il. Borges prétend écrire de façon réaliste, mais la première (« The Gospel according to Mark ») n’est certainement pas réaliste jusqu’au bout. Les thèmes de cette nouvelle sont la régression d’une famille isolée vers un état de civilisation primitif, régression accélérée lors d’une inondation mais aussi l’existence encore actuelle de dieux primitifs. Ce que Borgès nomme « réalisme » en parlant de sa façon d’écrire me semble bien muter en une sorte de réalisme magique. Ce thème principal du retour aux anciens dieux est développé jusqu’à son accomplissement logique ultime et la fin surprenante de la nouvelle.

J’ai tenté de traduire le début de la Postface de Borges :

C’est un fait connu que le mot “invention” signifiait originellement « découverte » et c’est ainsi que l’Église de Rome célèbre l’invention de la Croix, non son exhumation, ou sa découverte. Derrière cette translation étymologique nous pouvons, je crois, avoir un aperçu de toute la doctrine Platonicienne des archétypes – toutes choses étant déjà ici.
William Morris pensait que les histoires essentielles de l’imagination humaine avait été racontées depuis longtemps et qu’à présent l’art du conteur consistait à les repenser et les redire. Son Paradis Terrestre est un gage de cette théorie, mais bien sûr pas une preuve. Je ne m’avance pas autant que Morris mais, selon moi, l’écriture d’une histoire relève plus de la découverte que de l’invention délibérée.
Lorsque je marche dans une rue ou le long des galeries de la Bibliothèque Nationale, je sens que quelque chose va prendre le dessus en moi. Ce quelque chose peut être un conte ou un poème. Je ne m’en mêle pas, je le laisse fonctionner à sa façon. De ma retraite, je le sens prendre forme. Je vois vaguement son début et sa fin mais non le sombre fossé au milieu. Dans mon cas, ce milieu m’est donné graduellement. Si sa découverte est retenue par les dieux, il faut que mon moi conscient fasse intrusion, et ces tentatives inévitables sont, je le soupçonne, mes pages les plus faibles.

Postface du Rapport de Brodie de Juan Luis Borges

Cervantès

Je le découvre en ce moment, et j’ai commencé par lire la préface de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche I par Michel de Cervantès (1605) ; traduction de César Oudin revue par Jean Cassou. Folio Classique (1949 – traduction et notes, 1988 – préface et bio-bibliographie)

Comme presque toujours, aucune peur de m’ennuyer en lisant un texte écrit, il y a quatre cent ans. Le sens du comique a existé bien avant notre époque. Voyez plutôt l’extrait suivant :

Aux nouvelles de cette arrivée, la femme de Sancho Pança y accourut, parce qu’elle avait su que son mari était allé avec don Quichotte pour lui servir d’écuyer, et, aussitôt qu’elle vit Sancho, la première chose qu’elle lui demanda ce fut si l’âne se portait bien ; Sancho lui répondit qu’il se portait mieux que son maître. « Dieu soit loué, poursuivit-elle, de tant de bien qu’il m’a fait !

L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche I par Michel de Cervantès ; traduction de César Oudin

Que la femme de Sancho Pança s’inquiète de la santé de l’animal plutôt que de celle de son mari participe au caractère comique du personnage de Sancho Pança mais il y a aussi une certaine logique, car, enfin, elle le voit son mari. Elle sait donc qu’il va bien, mais ne sait pas ce qu’il en est de l’âne. Une logique prosaïque, typique de cette période historique, pour accentuer la différence entre les esprits des vilains et ceux des nobliaux ou nobles.

J’ai encore lu quelques chapitres épars. Et j’ai commencé à rêvasser à ce personnage. Cervantès semble avoir eu une vie vraiment aventureuse. Un curieux mélange de soldat et d’écrivain.

Cervantès avait conçu l’idée de ce livre dans sa prison à Séville. A-t-il réellement pu y écrire ? Il aurait fallu un certain confort et du papier ! Il est vrai qu’il était connu et avait des soutiens. Avec ce personnage de Don Quichotte, il devait se moquer de lui-même puisque c’est bien lui qui avait voulu embrasser la carrière militaire. On sait déjà qu’il maniait l’auto-ironie quant à ses talents d’écrivain :

La Galatea est divisée en six livres, mais seule la « première partie » fut écrite. Cervantes promit de donner une suite à l’œuvre ; elle ne fut pourtant jamais imprimée. Non sans autodérision, Cervantes place dans la bouche de l’un des personnages de Don Quichotte ce commentaire sur La Galatée :
« Il y a bien des années, reprit le curé [Pedro Perez], que ce Cervantes est de mes amis, et je sais qu’il est plus versé dans la connaissance des infortunes que dans celle de la poésie. Son livre ne manque pas d’heureuse invention, mais il propose et ne conclut rien. Attendons la seconde partie qu’il promet ; peut-être qu’en se corrigeant, il obtiendra tout à fait la miséricorde qu’on lui refuse aujourd’hui. »
— Cervantes

https://fr.wikipedia.org/wiki/Miguel_de_Cervantes

Don DeLillo

J’ai feuilleté Cosmopolis (2003) de Don DeLillo et en ai lu deux passages: l’incipit et un passage autour de la page 50. Je ne peux pas parler de chapitres, il n’est pas structuré de cette façon. Durant tout le deuxième passage, sur plusieurs pages, alors que le narrateur exprime les pensées érotiques et professionnelles du personnage principal, celui-ci est en train de subir un examen rectal effectué par son médecin. J’en connais qui seraient contents de voir des personnages traités de manière aussi peu conventionnelle.

Pour qui lit l’anglais, j’ai trouvé dans le NewYorker une critique de John Updike écrite lors de sa parution.

Je vais m’arrêter là dans cet article, je reprendrai ma compilation dans un prochain article.

Voici à présent une mini-nouvelle que j’avais écrite pour répondre à un défi sur le thème du calme.

Keep quiet !

L’appel s’était déroulé presque normalement sans que Sarah ait eu à demander à plus de deux élèves de se calmer. Elle ne connaissait pas encore bien les noms de ses élèves et ils aimaient la voir se tromper et perdre ses repères. En cinquième, les élèves commençaient à se sentir assez experts dans l’art de tourner les profs en bourriques. Et lorsqu’ils voyaient un nouveau arriver, ils se promettaient quelques tranches de rigolade.

Right !

Une des pointes du jeu des élèves était une variante qui consistait à profiter du manque d’assurance du professeur pour l’induire en erreur.

Bruno, did you enjoy your weekend ?

Regard blanc de l’intéressé, puis :

– Bruno, c’est pas moi, Madame !

Et puis enchérissement par d’autres autour de lui :

– Bruno, c’est celui-là ! Lui, c’est Rayane !

– Non, il est là-bas, Bruno !

– Pourquoi vous m’appelez Bruno, Madame ?

Et cinq minutes de chahut modéré et hilare pouvaient suivre. Sarah n’était pas de type craintif, plutôt combattif et elle avait développé des contre-tactiques. Dans le cas présent, elle ne se démonta pas.

OK. Let’s start a new activity. Open your copybooks ! Take a pen.

Déception chez les élèves, mais chez certains seulement car d’autres craignaient le chahut et étaient rassurés par la reprise en main du professeur.

Pendant dix à quinze minutes, Sarah put profiter d’un peu de quiétude dans la classe, en donnant à ses élèves une consigne pour une activité écrite. Pendant ce temps, elle se promena un peu entre eux, regardant leurs cahiers. L’écrit était bien pratique pour que les élèves ne se lancent pas des coups d’œil de connivence pour démarrer un nouveau coup mais l’anglais est une langue de communication et elle devait absolument alterner avec une activité à l’oral. Elle démarra donc un « pairwork » où les élèves devaient jouer deux personnes se présentant l’une à l’autre avec des formules de politesse et des questions.

Mais les choses se gâtèrent, certains élèves en profitant pour se disputer, se plaindre qu’un autre les insultait — tout ça en français bien sûr — et bousillèrent l’activité. Sarah fut incapable de mettre en œuvre la moitié des activités qu’elle avait prévues pour cette séance.

La tronche que la prof avait fait en voyant dans son carnet de liaison qu’il était bien Bruno! Pour ce soir, il était soulagé: il n’aurait pas à montrer le mot vengeur qu’elle y avait écrit et l’annonce de l’heure de colle puisque son oncle et sa tante étaient venus manger chez eux. Claudine, sa mère se disputait souvent avec sa sœur et s’énervait d’autant plus que son père plaisantait avec celle-ci. Voilà qui l’occuperait: entre temps, il trouverait bien un truc.

Claudine se demandait justement quelle perfidie sa sœur allait encore inventer. Cette garce d’Émilie faisait tout pour l’énerver. Émilie, sans enfant, avait toujours enragé que Claudine ait eu un fils avant elle. Et justement…

– À votre place je me ferais du souci pour cet enfant! Vous êtes sûrs qu’il va bien? Il est bien orienté, il arrive à suivre au collège? Cet enfant est trop calme!