Les feuilles commencent à joncher les sols. Brume et bruine créent l’ambiance automnale. Les rues sont aussi plus calmes en ce moment : moins de trafic, moins de vélos sur les trottoirs lors de ma promenade canine du matin.

Je me rends compte que mes anciens collègues peuvent enfin profiter de leurs vacances de la Toussaint, le premier répit après sept semaines qui ont dû être bien difficiles. Il a fallu s’habituer à de nouveaux groupes d’élèves qui ont dû, quant à eux, s’habituer à leurs nouvelles classes et leurs nouveaux professeurs. Cette année, de plus, des éléments de la nouvelle réforme doivent s’appliquer aux programmes, aux modalités du bac et je suis sûre que les réunions ont dû s’enchaîner.

Il y a un an maintenant, ces petites vacances de la Toussaint étaient les dernières de ma vie d’enseignante. Serais-je encore capable aujourd’hui de prendre en main des classes de lycéens ou de collégiens ? Aurais-je encore les bons réflexes ? Oui, mais avec moins d’endurance, probablement.

L’année dernière, à la même époque de vacances de milieu de trimestre, je me faisais les promesses suivantes : « Terminer ma nouvelle commencée, intitulée pour l’instant les Grumeaux, sortir chaque jour au moins une fois sans mon chien, terminer un de mes romans ou livres commencés, préparer mes cours et faire mes cahiers de texte, tenter d’avancer mon blog. » Je notais aussi qu’il n’allait plus me rester qu’un mois de travail avant la retraite.

Pour ce qui est du blog, il ne s’agissait pas du même puisque je n’ai commencé celui-ci qu’au mois de janvier. Il s’agissait en fait d’une première tentative de blog avec WordPress, mais je ne l’ai ni développé, ni mis en ligne. Je n’ai jamais achevé non plus ma nouvelle les Grumeaux – ce qui est le cas de dizaines d’autres mais j’ai heureusement beaucoup lu cette année.

À la fin de ces vacances de l’année dernière, j’écrivais la note suivante : « Mais pensons d’abord à mon monde de l’écriture. Ce matin, j’ai lu un article dont je ne suis pas trop sûre. Le style « poétique » fait que je ne comprends pas toujours son propos. Mon éducation scientifique ou mes manques cognitifs ou culturels m’handicapent en ce qui a trait à l’écriture ou la lecture. »

Un bilan un peu triste. Je suppose que le manque de luminosité (mais aujourd’hui le temps est radieux) a une influence sur nos humeurs. Revenant à la Toussaint, je penserai peut-être un jour à écrire quelques paragraphes à propos de l’histoire « Argile » du recueil Gens de Dublin (1914) de James Joyce.

Buste de Joyce
St Stephen’s Green
à Dublin

(Il y a quelques mois, j’avais écrit la très courte nouvelle « Le voyage qu’Eveline n’a pas fait » qui était une réinterprétation d’Eveline, une des histoires de ce même recueil de James Joyce : à trouver dans l’article Rêves d’écrivains.)

Allons, je vais ajouter une petite nouvelle absolument loufoque, est-ce même une nouvelle ? Quoi qu’il en soit, elle a été inspirée par la consigne d’un concours que j’ai vu sur internet. Je ne pense pas qu’il soit utile de l’envoyer.

La consigne

N. s’arrêta net. Impossible de se repérer dans ce bazar. Début imposé. Possibilité de choisir n’importe quel nom à la place de N., sujet du verbe pronominal « s’arrêter ». Ce pourrait être le concierge, la femme de ménage, Mme Rosa, Jules, un petit frère, un robot-détective : n’importe qui pourvu de la volonté d’effectuer une action précise, une recherche nécessitant d’y voir clair. Le sujet aurait besoin de se repérer. Pourquoi ? Pour trouver quelque chose ? Un objet, un papier, un livre ? Ou alors imaginons un enquêteur financier fouillant des papiers comptables. Ce pourrait aussi être une enquête policière aux nombreuses ramifications particulièrement enchevêtrées. Le pire cas, pour celui qui écrit présentement serait celui d’un écrivain tentant de compléter le puzzle d’un roman à partir de dizaines tentatives de rédactions de scènes, de chapitres, de notes diverses, de révisions successives de textes.

Dans le cas présent, ces diverses hypothèses, éléments d’un remue-méninges visant à trouver l’idée qui permettrait d’écrire la nouvelle débutant par le début imposé énoncé plus haut sont déjà terriblement embrouillées. Il va être difficile de trouver des idées ou même des débuts d’idées qui pourraient mener à un scénario de nouvelle. Voyons, commençons par la première : le sujet recherche un objet.

Mais, dans le fond, la première question posée reste celle du personnage. Premier essai : N. est le concierge ; monsieur N., pourquoi pas ? Le concierge est entré dans l’appartement qu’un locataire a quitté. Mais, surprise, l’appartement n’a pas été vidé ! Mais pourquoi voudrait-il donc se repérer dans le bazar qui existe selon les données de base ? Pour relever les compteurs des radiateurs. C’est une raison valide. Et si le sujet était la femme de ménage ? Mme Rosa est aide-ménagère depuis quelques mois chez Mme N. Mme N. a un enfant. Faut-il absolument déterminer le sexe de cet enfant, au risque de paraître sexiste ? Oui, car lorsqu’elle voit la chambre de cet enfant au sexe indéterminé pour l’instant, elle s’arrête net, incapable de se repérer dans le bazar. Quel est le but de son repérage ? Elle désire trouver une prise de courant pour brancher le câble de son aspirateur, bien sûr. Non, Mme N. n’est pas l’épouse du concierge. Nous sommes dans une deuxième hypothèse. Imaginez ce que les locataires pourraient dire si l’épouse du concierge bénéficiait des services d’une aide-ménagère ! Ou alors, Jules, mon petit frère s’est persuadé que le téléphone qu’il a perdu s’est malencontreusement retrouvé dans la chambre de son affreux aîné, celui-là même qui écrit présentement. En fait, il a abandonné la tâche, à la vue du bazar, et a attendu de gagner de l’argent pour être capable de payer les services d’un robot-détective-mercenaire qui voyagera dans le passé pour sauver le téléphone de son jeune lui-même.

Passons à la possibilité de l’enquête policière et faisons de deux hypothèses une seule nouvelle. Tout va tourner autour du suicide de l’écrivain qui n’a jamais réussi à terminer son roman. Ce suicide semble suspect aux yeux des enquêteurs. Certains indices semblent bien valider la thèse du désespoir, ne serait-ce que son écriture – car il prenait aussi des notes manuscrites – son écriture qui devenait de plus en plus erratique. Pourtant, il avait effectivement déjà publié des ébauches de son roman, sous forme de courtes nouvelles qu’il avait publié sur son blog et la dernière de ces nouvelles donnait une description phénoménale du bazar accumulé dans la pièce. Nous n’en révélerons pas les détails ici pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui voudraient enquêter à leur tour. De façon surprenante, aucune de ces nouvelles n’est signée par le même nom ou pseudonyme, alors qu’il a été vérifié que le seul auteur du blog était bien l’écrivain. Incidemment, et ce n’est probablement pas une coïncidence, la lecture de la page « à propos » du blog révèle que l’écrivain a pratiqué plusieurs professions dans sa vie, dont celle de concierge, d’aide-ménagère et de secrétaire d’un détective. Nous pouvons d’ailleurs affirmer qu’il a été enfant avant d’être adulte mais n’ayant pas encore trouvé trace de sa biographie familiale, la question de savoir s’il a été grand frère ou petit frère n’est pas encore résolue.

Une personne est actuellement retenue en garde à vue au commissariat. Les journalistes ne savent pas encore si elle va être présentée devant le juge. Il s’agit de l’éditeur principal de la revue qui a lancé le concours d’écriture dont la consigne principale était « N. s’arrêta net. Impossible de se repérer dans ce bazar. » Un communiqué est prévu dans la soirée ; il devrait éclaircir ce bazar, espérons-le du moins.