Ce matin, en prenant mon thé, j’ai commencé à traduire très librement des extraits de l’article « Telling in different voices » (Raconter à plusieurs voix) de David Lodge dans son The Art of Fiction (1992). Voici la version française de ce livre.

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Ce livre regroupe des articles que David Lodge avait précédemment publiés dans les journaux l’ Independent on Sunday et le Washington Post et qu’il avait retravaillés et complétés pour composer ce livre absolument passionnant pour qui s’intéresse à la littérature et à l’écriture.

J’ai déjà présenté ce livre dans mon article Les Arts de la Fiction et le Suspense.

Raconter à plusieurs voix

David Lodge donne l’exemple d’un court extrait du roman Female Friends (1975) de Fay Weldon qui raconte les heurs et malheurs de trois femmes dans leurs expériences sexuelles et maritales lors des années 40, 50 et 60, au cours desquelles la société a rapidement évolué concernant ces questions.

S’il a choisi l’auteure Fay Weldon, c’est qu’elle a la particularité d’utiliser des sommaires dans ses romans, c’est-à-dire des longues durées d’histoire résumées en quelques phrases ou quelques paragraphes. Alors que les sommaires peuvent parfois sembler lassants à des lecteurs, elle parvient à conserver leur intérêt grâce à un rythme surprenant et un style très vivant.

Son style n’est pas uniforme mais il est un mélange polyphonique de styles ou de voix à travers lesquels le narrateur décrit les caractères et les actions des personnages.

Un exemple de polyphonie dans Female Friends

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Voici l’exemple d’un très court extrait décrivant l’attitude de Grace, une des trois femmes du récit, face aux hommes, dans une société où les femmes sont tout à la fois victimes de leurs ventres et de leurs cœurs, en étant à la recherche constante de l’amant et du mari, pourtant régulièrement abusées et trahies et où les hommes sont tout autant victimes de leur égoïsme et de leurs besoins sexuels mais en tirent un peu plus de plaisir.

No diamonds, thank you, Christie. No wrist watches. No gifts, no bribes, my dearest. Chocolate, yes, oh thank you !

Female Friends par Fay Weldon

Ma traduction: Pas de diamants, merci, Christie. Pas de montres. Pas de cadeaux, pas de dessous-de-table, mon très cher. Du chocolat, oui, oh merci !

David Lodge note que ces courtes phrases et le paragraphe où elles figurent correspondent à ce que dit Grace mais il n’y a pas de guillemets pour signaler qu’elles font partie d’un dialogue. Clairement, il ne s’agit pas de la transcription d’une seule prise de parole. Ce passage fonctionne comme un résumé, une condensation de ce que Grace a dit, pensé ou suggéré en plusieurs occasions. D’autres segments de phrases plus loin semblent provenir d’une source littéraire dont le personnage se souvient vaguement.

Ce passage illustre une caractéristique du roman que Michaël Bakhtine appelait parfois polyphonie, parfois dialogisme. Dans les textes de certains genres littéraires tels que l’épopée, la poésie lyrique, les textes argumentatifs ou les reportages, on observe au contraire du monologisme car une vision ou une interprétation uniques y sont exprimés dans un style uniforme.

Le roman, lui, est donc dialogique : il incorpore de nombreux styles ou voix qui semblent dialoguer entre eux et avec d’autres voix en dehors du texte, les discours de la culture et de la société.

Il l’accomplit de diverses manières. Au premier niveau, ce sera par l’alternance de la voix du narrateur avec celles des personnages, reproduites avec leurs particularités représentantes de leurs classes sociales, de leurs origines géographiques, de leurs genres, etc.

Bakhtine écrit que pour l’artiste de la prose, le monde est plein de mots des autres personnes et il doit s’orienter parmi eux et en percevoir les détails d’une oreille très fine. Ensuite, il les reproduira dans le plan de son propre discours, sans pour cela le détruire.

Quelles sont les méthodes du romancier pour y parvenir ?

Grâce à la technique du style indirect libre, il peut exprimer des pensées et des émotions en combinant sa propre voix avec celles de ses personnages. Il peut aussi donner à sa propre voix narrative une nuance, une couleur différente qui ne ressemble pas à celle d’un personnage, par exemple en imitant un style de discours ou de parole très particulier (exemple : un style lyrique appliqué à une action montrant une dispute entre deux personnes saoules dans un bar). Cela créera une impression d’incongruité et en conséquence un effet parodique.

L’hypothèse de Bakhtine est donc que le langage du roman n’est pas UN langage mais un mélange de styles et de voix ce qui fait du roman un genre littéraire suprêmement démocratique et antitotalitaire puisque pas une position idéologique ou morale n’y est à l’abri de défis et de contradiction.

Mon intérêt dans tout ça ? Il y a quelque temps, j’ai voulu faire l’essai de publier un e-book : un recueil de nouvelles. C’était en quelque sorte une expérience pour découvrir les étapes de la publication. J’ai demandé à une relectrice / correctrice de se pencher sur mon livre, ce qu’elle a fait avec beaucoup de sérieux. Néanmoins, j’ai parfois eu des désaccords avec elle sur certains points mais lui ai laissé le dernier mot en général, surtout parce que je voulais arriver au bout de l’aventure.

À deux occasions au moins, notre désaccord portait sur un segment de phrase qui faisait partie dans mon texte d’un paragraphe rédigé dans un discours indirect libre, c’est-à-dire dans un paragraphe où la voix du narrateur et celle du personnage s’enchevêtrent, se superposent. C’est aussi un problème que je retrouve lorsque j’utilise Grammalecte, le logiciel qui permet de vérifier l’orthographe et la grammaire d’un texte. Je crois que cet outil est très utile dans un texte argumentatif mais qu’il faut l’utiliser avec prudence dans un texte de fiction.

Le discours indirect libre

La page de Wikipedia donne un très joli exemple de comparaison entre le discours indirect libre et les discours indirect lié et discours direct libre :

La phrase de La Fontaine au discours indirect libre :
Il met bas son fagot, il songe à son malheur. / Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
transposée dans le
discours indirect lié :
Il met bas son fagot, il songe à son malheur. / Il se demande quel plaisir il a eu depuis qu’il est au monde.
transposée dans le
discours direct lié :
Il met bas son fagot, il songe à son malheur : / « Quel plaisir ai-je eu depuis que je suis au monde ? » se demande-t-il.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_indirect_libre

Et maintenant, voici une petite nouvelle où j’ai également tenté d’entrecroiser plusieurs voix dans un même discours. Je l’ai également publiée sur cette page d’un concours.

La Voisine

Ne vous y trompez pas, hein ! Je ne suis pas une concierge et je ne surveille pas les gens. Mais comment voulez-vous que je ne la voie pas avec les vêtements qu’elle portait ? On aurait dit une grande corneille quand elle errait sur sa pelouse. Et avec son petit chien noir qui courait autour d’elle et qui aboyait après tout ce qui passait ! Vous savez qu’elle y a enterré plusieurs chiens ? Je ne sais même pas si c’est permis. Non, elle les soignait bien, mais ça ne vit pas si longtemps ces bêtes-là et elle habitait quand même là depuis trente ans au moins, je ne sais pas si ce n’est pas plus. Attendez, laissez-moi calculer… Vous dîtes ? Si elle m’a parlé ce jour-là ? Non, moi j’étais à l’intérieur et elle ne m’a pas vue. Mais moi je la voyais et vous vous rendez compte de ce que ça fait de vivre à côté d’un cimetière ? Oui, un cimetière de chiens. Non, je n’ai pas peur qu’ils me hantent, ne dites pas de bêtises. Mais vous savez, il y a dix ans à peu près, les gens s’inquiétaient. Il y avait trop d’animaux qui s’agglutinaient là, on aurait dit qu’elle les attirait. Il paraît qu’elle soignait les animaux qui entraient chez elle quand ils étaient blessés. Dans le passé, on aurait dit qu’elle était une sorcière. Moi je ne dis pas ça, on n’est plus au Moyen Âge ! Mais elle a quand même eu une pétition contre elle. Oui ! C’était pour qu’elle arrête de nourrir les corneilles et les corbeaux. On n’a quand même pas besoin de ces bestiaux-là ! Dans le temps, on aurait dit que c’est une engeance du diable. Elle a toujours continué de placer des sachets de graines pour les passereaux, les merles et tout ça. Mais un jour comme ça, ça vous frappe, vous ne croyez pas ? Non, je ne serais pas capable de vous dire ce qu’elle avait fait le jour d’avant. Est-ce que je suis au courant de quoi ? Qu’elle était quoi ? Grand-maître de quoi ? C’est comme les francs-maçons ? Une secte ? Ou des athées ? Un jeu ? Ah, le jeu d’échecs ! Si, ça je connais, mais c’est pour les hommes, non ? Il y a des femmes qui y jouent ? La société d’aujourd’hui ! Oui, c’était bien triste. Ça m’a fait un choc, et une peur ! Les pompiers qui arrivent comme ça, en pleine nuit et qui brisent une fenêtre pour entrer. Et on a entendu le chien aboyer pendant presque deux jours après ça ! Puis plus rien. D’abord, toutes ces voitures, la famille sûrement. C’est la fille, ou le fils, je crois, j’en ai vu deux partir et emmener le chien deux jours après. Une scientifique aussi ? C’est bien beau la science, mais ça n’explique pas tout. Enfin, le quartier est bien triste depuis qu’elle n’est plus là. Et le jardin, j’espère que bientôt quelqu’un va racheter ça pour qu’il s’en occupe. Avec ces herbes qui ne sont pas coupées, on ne sait pas ce qui y rode maintenant. Il y en a qui disent encore la voir la nuit, se promenant dans le jardin. Moi, je dors, la nuit. Même si elle est de retour, elle ne m’a jamais fait de mal.