En feuilletant le manuel d’anglais Your Way de 1ère, j’ai trouvé trois extraits de romans qui contenaient chacun une description de visage ou plus précisément de regard, et plus précisément encore de la lecture qu’en fait le personnage qui fait face à ce regard. J’en ai extrait les trois citations suivantes et les ai traduites, espérant qu’on me le pardonnera puisque ce sont des extraits très courts.

Revue Moda Noua n° 23, juin 1904
Bibliothèque digitale de Bucarest

Des regards qui informent sur celui qui regarde

Voici d’abord celui tiré d’un roman de Iris Murdoch, A Word Child (1975) :

« M. Osmond me regardait calmement. Il avait des yeux gris. Il m’accordait son attention entière. »

Et j’aimerais immédiatement le mettre en relation avec un extrait tiré d’un roman de Sonja Massie, Far and Away (1992) :

« Joseph plongea dans ces yeux et y vit la haine et l’intolérance que la classe des aristocrates entretenait à l’égard des gens comme lui. »

Si nous faisons confiance au narrateur (car tous les narrateurs ne sont pas fiables, mais en général, ils nous laissent des indices en ce sens lorsque c’est le cas), nous pouvons prendre les affirmations citées comme des vérités. Mais si l’on y réfléchit, et en n’ayant que ces extraits à examiner, sans autre information sur le narrateur, les choses ne sont pas si simples. En effet, ces deux descriptions ne montrent rien d’autre que l’interprétation que le personnage fait en se sentant regardé. Dans les deux cas, le texte ne décrit pas vraiment les yeux qu’il mentionne : au lieu de cela, il nous dit comment celui qui est regardé ressent ce regard.

Des regards qui donnent des indices sur la suite du roman

Le troisième extrait est plus compliqué puisqu’il s’agit à présent de la description d’un portrait dans une peinture : Il est pris d’un roman historique de Barry Unsworth, Sacred Hunger (1992), roman traitant du commerce triangulaire de la traite des esclaves  :

« La ressemblance était remarquable : l’artiste avait parfaitement saisi le nez dédaigneux à l’arête hautaine et les paupières indolentes. Mais les yeux étaient fixes, la bouche sans vie figée dans une expression d’avarice et tout le visage rigide de maîtrise de soi. C’était un masque de mort qui le regardait. »

Ici, nous sommes plus proches d’une vraie description : nous avons des détails physiques et non seulement l’impression que laissent les yeux. Ici aussi le narrateur nous informe de ce que le personnage lit dans ce regard et de son sentiment. Cette description est d’une part psychologisante, mais elle vise également à donner une idée de la brutalité et de la cruauté d’un des représentants du pouvoir dans un contexte de traite et d’exploitation des esclaves. De plus, elle est stratégique du point de vue de l’histoire puisqu’elle nous permet de prévoir la sensibilité (et son avenir?) de l’artiste qui a pris le risque de créer un portrait aussi dur ainsi que celle du personnage/narrateur qui regarde le tableau . Nous pouvons nous attendre à ce qu’il soit choqué par ce qu’il verra de la condition des esclaves et de la cruauté de leurs bourreaux.

Le point de vue de celle qui écrit

Pour moi, qui essaye d’écrire des nouvelles ou peut-être un jour un roman, l’observation de ces regards regardés est instructive et correspond, en tout cas, à une préoccupation récurrente : que faut-il montrer et dire? Jusqu’à quel point est-il nécessaire d’enrichir la description de personnages ? Quelle est la meilleure manière de le faire ? Qui choisir comme narrateur pour décrire ces personnages ? Ce ne sera qu’avec l’expérience et de multiples essais que j’en saurai plus : le moment est à l’observation et à la lecture.

Le troisième extrait, assez court, une cinquantaine de mots seulement, nous donne une quantité d’informations et de sujets de questionnement ou d’attente. Il témoigne de la maîtrise de l’écrivain, qui n’en était certes pas à son premier roman. Celui-ci lui a d’ailleurs permis de remporter ex aequo avec Michael Ondaatje (et son Patient Anglais) le prestigieux Booker Prize.