Céline Roos

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L’adresse au public

Selon le Guide des Idées Littéraires par Henri Benac (Hachette, 1988), « tout écrivain s’adresse à son frère lecteur. » (article Public, p. 407)

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Les Essais de Montaigne (1580-1588)- Adresse au lecteur

Hier soir, je relisais des passages de Montaigne, si émouvant par son analyse constante de sa démarche d’écriture, de ce qui le pousse à écrire, de ses qualités et défauts. Que dit-il de sa relation au public ?

« Publiant et accusant mes imperfections, quelqu’un apprendra de les craindre. Les parties que j’estime le plus en moy, tirent plus d’honneur de m’accuser, que de me recommander. Voylà pourquoy j’y retombe, et m’y arreste plus souvent. Mais quand tout est compté, on ne parle jamais de soy, sans perte : Les propres condemnations sont tousjours accreuës, les louanges mescruës. » Les Essais, Livre III, Chapitre VIII

En exposant ses propres imperfections, il permet au lecteur d’apprendre à les craindre. Il parle aussi de ses qualités, mais n’est pas fier de le faire. En effet, il est conscient que s’exposer au public ne va pas sans perte car les défauts avoués seront amplifiés alors que l’on doutera des qualités dont il se loue. Et il ne se ménage pas ! Voyez plutôt :

 « Mon entendement ne va pas tousjours avant, il va à reculons aussi : Je ne me deffie gueres moins de mes fantasies, pour estre secondes ou tierces, que premieres : ou presentes, que passees. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent, comme nous corrigeons les autres. Je suis euvieilly de nombre d’ans, depuis mes premiers publications, qui furent l’an mille cinq cens quatre vingts. Mais je fais doute que je sois assagi d’un pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, je n’en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l’amendement. C’est un mouvement d’yvroigne, titubant, vertigineux, informe : ou des jonchez, que l’air manie casuellement selon soy. » Les Essais, Livre III, Chapitre IX

Il n’est pas certain d’avoir avancé en sagesse avec l’âge, depuis qu’il a commencé à écrire en 1580. Il n’est plus le même en 1588, mais ne sait pas s’il est meilleur. D’ailleurs, à quoi bon vieillir, si ce n’est que pour se corriger ? L’avancée au fil du temps est hésitante, titubante et irrégulière : tel le mouvement de joncs secoués par le vent.

C’est ce mélange de relative candeur, d’espièglerie, par moments de franche moquerie que j’aime tant. Ces Essais vieux de plus de 400 ans me touchent bien plus directement que nombre de textes contemporains.  

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  1. Jean-Luc Roos

    Un salut de ton frère lecteur, lecteur en général, et ton lecteur. Je te lis avec plaisir et goûte fraternellement celui que tu prends à écrire. Un gros bisou.

    • Céline Roos

      Merci Jean-Luc! Si un jour, tu as envie que j’héberge une de tes vidéos ou textes, je le ferai avec plaisir! Bises!

  2. Une certaine naïveté n’est-elle pas ton charme premier ? Montaigne n’essaie-t-il pas de s’auto-persuader qu’il ne cherche pas la gloire… pour mieux l’atteindre ? Ce qui n’enlève rien à son charme, à sa modernité, ni à son actualité.

    • Céline Roos

      Nous sommes tous complexes. Mais je te rappelle qu’il ne voulait pas publier ces textes au départ. C’est Marie Le Jars de Gournay qui l’a persuadé de le faire.

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