Tout le monde n’est pas Marie Vieux-Chauvet qui écrivit – il est vrai, en des circonstances terribles – l’extraordinaire Amour, Colère et Folie (1968), portrait très critique des milieux bourgeois haïtiens desquels elle était issue. Un livre qu’elle ne vit même pas distribué puisque sa famille en acheta tous les exemplaires lors de sa parution, probablement pour éviter l’ire du pouvoir Duvalier.

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Pour en savoir plus à propos de Marie Vieux-Chauvet: Île en île

La lettre à Gaston Gallimard

Extrait de la lettre de Marie Vieux-Chauvet à Gallimard

Lorsqu’ils savent que jamais ils ne pourront rien écrire d’aussi puissant, ceux qui essayent se lamentent et s’admonestent. Voici donc un

HIJKLMNaire d’admonestation

Ce sera l’historique de l’ensemble de vos défaillances, madame, de votre peu d’entrain à effectuer vos tâches. Certes, vous désirerez également faire état de vos réussites, mais elles pourraient avoir été obtenues par accident, n’est-il pas vrai ? Vous me direz que je suis particulièrement sévère. Mais c’est ainsi, je suis d’humeur noire. Maintenant, me demanderez-vous, en serait-il de même si vous étiez une personnalité connue, respectée et adulée de tous ? Évidemment, non.

Indécision : Indécis ? Vous êtes indécis ? Pardon, indécise ? Mais pourquoi ne pouvez-vous pas vous décider ? Que dîtes-vous ? Car vous ne voyez pas où cela va vous mener ? Quoi ? Quoi, quoi ? Cela ? Cette manie d’écrire, d’écrire même lorsque vous n’avez rien à dire. C’est de cela que je veux parler. Oui, je vous reproche de ne pas vous poser et réfléchir calmement à ce qui serait vraiment essentiel d’écrire. Non, je ne ris pas. Vous croyez que rien n’est essentiel ?

Non, je n’essaie pas de vous intimider d’autant plus que nous ne sommes que deux facettes parmi bien d’autres de votre personnalité et, en l’occurrence, un narrateur et un narrataire passif. Et oui, je ne vous accorde même pas l’activité de la lecture. Je vous accorde le rôle de narrataire potentiel.

Jamais, vous n’ânonnerez de platitudes ! La définition d’une platitude ? Votre bon sens devrait suffire à les reconnaître. Ce ne sont pas forcément des bêtises, mais vous les aurez déjà lues ou entendues un nombre indéterminé de fois et les répéter ne serait que redondance. Jamais non plus, vous ne vous courtiserez les gourous qui tentent d’insuffler la couleur de leur pensée. Quelle que soit la petitesse de votre embryon de pensée, il est vôtre et ne demande qu’à être développé.

Ainsi, vous vous évertuez à écrire le plus possible, pensant sans doute qu’écrire des kilomètres vous rendra à la fin meilleure écrivaine que vous ne l’étiez au début. Mais, si vous boitez tout du long, votre boitement sera-t-il moins prononcé au bout de dizaines ou centaines de kilomètres ? Que dîtes-vous ? Vous vous serez endurcie, vous l’aurez oublié et marcherez la tête droite, pensez-vous ? À vous de voir.

En écrivant ad libitum, je crains que vous ne fassiez que vous enfermer dans vos erreurs. Plus personne n’aura le courage de vous dire que vous feriez mieux de vous distraire dans d’autres domaines qui vous conviennent mieux. Vous aurez toujours la liberté d’apprendre. Mais c’est apprendre à écrire que vous voulez ? Cela ne se peut pas. Votre vie ne durera pas ad libitum, n’est-ce pas ? Oui, vous pouvez faire comme si…

Je ne vous accuse pas de médiocrement écrire, vivre ou survivre. Il n’est pas possible que tous les moments soient vécus à corps perdu. Diverses circonstances peuvent vous pousser à ralentir le rythme. Mais ne nous faites pas souffrir à devoir être spectateurs de votre déchéance si tel est l’état de vos méninges et de votre activité.

Ô nasillard narrateur qui tente de natter de filandreux et scélérats arguments et me faire douter, moi l’instance pensante, et non un narrataire à l’activité nulle nonobstant nos jérémiades négatives – car nous sommes bien unies, quand bien même nous ne pourrions définir notre identité commune, ponctuelle et mouvante – ô nasillard narrateur, je t’ai accordé la parole le long de ces courts paragraphes. À moi.