Notre héros se trouva en fin de compte renvoyé dans sa réalité, dans son environnement habituel. Il resta quelque temps apathique (enfin, telle aurait été l’impression d’un hypothétique observateur). Il lui fallait se recomposer, laisser à ses sens le temps de se réhabituer aux odeurs, aux couleurs, aux sons de ce monde. Il ne voulait pas se laisser envahir par des émotions empreintes de jugement, surtout pas par le découragement, la tristesse, le désespoir, l’impression d’échec ou la nostalgie. Il dormit beaucoup, mangea un peu, resta longtemps les yeux dirigés vers le ciel, observant le passage des nuages, de quelques oiseaux, repensant à l’anecdote que son père lui avait raconté de ces volatiles qui avaient décidé de son destin. Il n’essaya pas d’appeler. Une petite douleur le pinçait.

Mais qui est-il donc ? Et s’agit-il bien d’une histoire ?

Les chèvres noires, scène de rue à Paris, illustration,
supplément illustré des Annales, 1895.
Œuvre originale reproduite en similigravure.
Morburre (Wikipedia Commons)

Vu une image : une jeune fille, un garçon d’une dizaine d’années et un ruminant : une chèvre, je crois, noire (ou une brebis?) Ils sont dans un pré. Derrière eux, une maison à une cinquantaine de mètres. Deux objets en plastique de couleur : un seau ? Un ballon ? Le garçon est agenouillé et la chèvre s’approche de lui. Elle doit espérer une friandise. J’en ai déjà rencontré dans un parc zoologique. Elles sont très quémandeuses, insistantes, pas timides pour un sou !

La jeune fille se tient debout, penchée, souriante elle aussi mais j’ai l’impression que son attitude est protectrice, préventive. Sans trop y croire, elle est prête à s’interposer si la chèvre décidait de charger le garçon.

Quelle est l’histoire de cette image ? Dans quel contexte s’intercale-t-elle ? S’agit-il juste d’un court épisode de vacances ou de week-end ? Les deux jeunes sont-ils parents ? L’un étant de visite chez ses cousins, par exemple ?

La netteté de la photo évoque une image publicitaire. Je n’aime pas trop la publicité. Je reconnais pourtant le talent déployé pour certaines d’entre elles. Seulement quelque chose d’envahissant et d’aseptisé me fatigue et me donne une nausée légère et si profonde à la fois. Aparté personnel inapproprié. Peut-être.

D’abord, la chèvre est-elle bien un ruminant ou bien ai-je écrit une énormité ? Je vais tout de suite vérifier. Oui, bien sûr, j’ai vérifié. C’est étonnant comme, en vieillissant, je doute de plus en plus des acquis de mon apprentissage d’enfance. Je me suis parfois rendu compte que je m’étais trompée ou que je ne savais rien ou très peu sur des choses, des gens, des formes de vie, des faits sociétaux, bref, une masse de trucs dont je ne connaissais en réalité que le nom qui n’évoquait pour moi en fait qu’une image tout à fait superficielle. D’avoir appris ma méconnaissance de cette myriade de faits a créé ce doute général.

Et si je revenais à mes personnages ? Sont-ils réels ou bien simplement des modèles dans une composition commanditée?

Mais imaginons un scénario. L’enfant est un petit ogre. D’ailleurs, il mange de la viande comme presque tout le monde dans notre société. Il mange aussi bien du poisson que des volailles et même des mammifères, petits ou grands, des mammifères, ce qu’il est aussi. La chèvre, en l’occurrence est un ruminant, ongulé, à plusieurs estomacs. Comme tous les mammifères, elle est également affective, souvent courageuse, elle peut manifester de la fierté, du dépit. Je crois qu’on en mange peu mais on consomme son lait, on en fait du fromage.

Le garçon a décidé de goûter de la chèvre. Il l’attire d’abord dans un mouvement espiègle pour jouer avec elle, lui offrir une friandise dans l’intention, ensuite, de l’attraper, l’enfermer, demander à quelqu’un de la tuer pour lui et de lui concocter un repas. Un plat de chèvre.

Quelle horreur pour moi qui ne mange pas de viande. Suis-je réduite dans mon état de manque de sens fictionnel à écrire de telles niaiseries ?

Quand même, quid du rôle de la jeune fille ?

En fait, j’ai été abusée. La jeune fille est l’alliée de la chèvre. Certains me diront que l’inverse serait plus probable, que la quadrupède aide l’humaine.

Toutes deux se sont liguées pour asservir le garçon. La jeune fille se penche, non pour le protéger, mais pour se saisir de lui lorsque la chèvre l’aura renversé au sol et alors, elles l’enchaîneront et le forceront à arracher de l’herbe pour accumuler et engranger des provisions d’hiver pour la chèvre. Voilà le fin mot de l’histoire !