L’auteur avait commencé à rédiger le début d’une nouvelle dont les thèmes principaux seraient le monde du jeu d’échecs et l’inspiration au voyage en posant son narrateur et son personnage, ce dernier en face d’une boutique d’échecs dans la partie francophone de la ville de Montréal. Son personnage Célia avait pénétré dans la boutique, rencontré le préposé à l’accueil et appris qu’elle pourrait y jouer le lendemain soir. Elle avait fait quelques pas dans les rues puis s’était assise dans un café pour réfléchir, le narrateur ne se préoccupant pas de ce que les autres figurants pouvaient bien penser de son personnage nouveau sur cette scène. Le narrateur avait simplement expliqué que Célia était une joueuse d’échecs française, aux finances réduites.

Le centre, s’il vous plait? Céline Roos

À ce moment de la progression de l’œuvre, l’auteur avait commencé à réfléchir à la progression de son histoire et avait demandé à son narrateur d’installer Célia en un lieu calme où elle pourrait se remémorer ce qui l’avait menée en la terre d’accueil qu’est Montréal. Elle se rappelle donc son état d’esprit plusieurs mois plus tôt alors qu’elle ne savait pas encore qu’elle allait faire ce voyage, indique relativement brièvement des évènements qui eurent lieu dans sa ville d’origine et le narrateur s’était arrêté avec la phrase : « Londres et New York avaient fait partie de la galère. »

Voici cette première mouture :

Célia trouva facilement la Boutique des Échecs sur la rue Ste Catherine Est. Cela ne faisait qu’une semaine qu’elle se trouvait à Montréal mais il s’y repérait déjà sans problème. La ville n’était pas plate puisqu’en partie bâtie sur une grande colline, le Mont Royal, mais elle était quadrillée par un réseau de rues qui s’entrecroisaient en angles droits, comme dans les antiques villes romaines. De plus, on lui avait rapidement expliqué que les francophones étaient à l’est du boulevard Saint Laurent et les anglophones à l’ouest.

La Boutique des Échecs se situait donc du côté majoritairement francophone, mais elle ne fut pas surprise d’entendre les habitués s’exprimer en français mais avec un accent anglais, pour certains. Les joueurs d’échecs forment un milieu international, dont la langue principale est le jeu d’échecs avec sa règle, ses codes de conduite et son système de notation des parties. Les experts utilisaient d’ailleurs des encyclopédies et des revues d’échecs que l’on pouvait lire quelle que soit la langue qu’ils parlaient : les coups y étaient notés avec des petites figurines représentant le type de pièce jouée (Roi, Dame, Tour, Fou et Cavalier) et le nom des cases sur lesquelles elles se déplaçaient.

La première chose qui la surprit, les premiers objets en fait, furent les tables recouvertes d’un revêtement plastifiée qui représentait un échiquier. Chaque table était flanquée d’au moins deux chaises. On y jouait donc ! Un magasin qui faisait aussi club d’échecs. C’est ainsi qu’elle le comprit, mais ce n’était pas exactement ainsi que les choses fonctionnaient à Montréal. Elle s’approcha d’un homme qui se tenait derrière un comptoir et devant des étagères remplies de livres, de jeux, de pendules et de trophées.

— Bonjour ! Je suis contente de vous avoir trouvé ! Je suis une joueuse d’échecs de Grenoble en France. Je vois qu’on peut jouer aux échecs chez vous ! Vous avez donc aussi un club d’échecs ?

— C’est 1,50 dollar de l’heure pour jouer.

La réponse laconique et mercantile lui fit un petit choc mental. Chez elle, on se serait tout de suite enquis des conditions dans lesquelles l’étranger était arrivé, du club pour lequel il jouait, de ses réalisations en tournoi. On aurait même offert de l’aider dans ses premières démarches s’il projetait de rester quelques temps. L’homme lui expliqua encore qu’un tournoi de blitz serait organisé le lendemain à 19h. Elle promit de revenir et sortit. Elle se mit à marcher un peu, songeant à ce qu’elle allait faire pour manger ce soir, pour nettoyer ses vêtements. Elle avait repéré un lavomatique, pas loin du meublé qu’elle avait loué. Elle commença à marcher dans cette direction : il fallait qu’elle remonte la rue Saint Denis vers le nord.

En chemin, elle s’assit dans un petit café pour se reposer et faire le point. Six mois plus tôt, elle était encore employée aux écritures à la Caisse d’Allocations Familiales de Grenoble et si on lui avait dit, qu’aujourd’hui, elle se trouverait à Montréal avec environ 150 dollars en poche et quelques vêtements d’été, elle ne l’aurait pas cru. Il est vrai qu’elle rêvait parfois de voyager, mais elle pensait plus à New York et, de toutes les manières, ses économies étaient destinées à une future inscription dans une école d’électronique. Et puis, tout s’était détraqué. Sa meilleure amie s’était fait kidnapper son bébé, son fils avec qui elle passait régulièrement quelques heures chez elle, chaque semaine. C’était une histoire compliquée mais les soupçons allaient vers le père biologique, qui l’avait probablement fait emmener dans sa famille en Tunisie. Célia avait dit à sa copine que c’était risqué de demander une déchéance de paternité. Mais Véra était décidée ou avait été mal conseillée. Puis, Interpol s’en était mêlé, ils avaient interrogé tous ceux qui gravitaient dans leur milieu, les théâtreux, les zonards, les musiciens. Ils avaient tourné les uns contre les autres. Son propre ex-copain avait été tabassé par d’autres qui étaient ses amis avant mais la police leur avait dit qu’il était une balance, alors… Célia avait décidé qu’elle ne pouvait plus supporter cela. Elle avait mis son passeport à jour et s’était payé un voyage pour New York, pas cher, qui passait par Londres. Londres et New York avaient fait partie de la galère.

L’auteur se dit alors qu’il avait trop de matériel concernant l’amont de la scène de départ de la nouvelle, et qu’il allait lui falloir choisir et faire un tri là-dedans. Il se trouve qu’il avait visionné le jour même, sur une chaîne Youtube de vidéo-écriture, une vidéo dont l’auteur, Azélie Fayolle parlait de la progression de sa propre œuvre et mentionnait que parfois ses enregistrements l’avaient aidée à progresser dans son travail. L’auteur décida alors de faire de même.

Ce faisant, il apporta des éclaircissements à son histoire mais y provoqua aussi de petits changements. On apprend dans la vidéo pourquoi Célia n’est pas restée à New-York qui avait pourtant été son premier rêve de voyage. On apprend qu’il n’est pas utile d’aller au lavomatique puisqu’il y a des machines à laver au sous-sol du meublé. Et le personnage ne voulait plus faire une école d’électronique mais une école d’informatique, alors qu’elle ne savait pas encore qu’elle se retrouverait à Montréal. Cette distorsion est seulement révélatrice de l’âge dans lequel vit l’auteur. Elle (l’auteur est une femme) réussit une prestation honnête de récit de ce début de composition mais fut forcée de se rendre compte qu’elle n’en était pas plus avancée pour poursuivre son histoire et arrêta le flux de sa vidéo.

Revenue à sa page d’écriture, elle pensa à une idée de François Bon exprimée dans son article creative writing | défiez-vous des photographies silencieuses

C’était l’idée de « partir d’une image, une image emblématique de notre propre personne, de la décrire », puis « Vous avez votre image, elle est bien solidement encadrée, un personnage la regarde ? Alors tout de suite pensez à la fin. Et vous n’aurez plus qu’à écrire le milieu. »

Elle se dit alors que si son image de départ était cette boutique d’échecs, la fin de sa nouvelle pourrait bien se situer à nouveau aux environs de la boutique. Soit avec tout le monde à l’intérieur, ou bien, avec certains personnages en ressortant lorsque le tournoi finissait. Elle remit donc son narrateur au travail.

Cela s’était passé un peu plus normalement, les joueurs avaient été intrigués par la femme qui jouait à un bon niveau et qui avait réussi à se placer 3e dans le tournoi. Elle avait même ramassé un petit prix dont elle s’était réjouie. Elle pensait qu’elle aurait pu avoir une meilleure place avec un peu d’entrainement, mais à l’époque en France, on ne jouait pas souvent en blitz, alors il avait fallu qu’elle se fasse au rythme de jeu. Cela n’était pas beaucoup mais elle avait triplé sa mise de départ et avait commencé à se faire un nom. Il se faisait tard, donc elle n’avait pas voulu trop traîner avant de rentrer chez elle. Certains joueurs avaient marché avec elle le long de la rue Saint-Denis, puis l’avaient laissée quand elle avait traversé le Carré Saint Louis pour retrouver sa petite rue.

L’auteur se rendit alors compte qu’elle manquait de cohérence, qu’elle emmenait son personnage loin de la boutique alors qu’elle voulait l’utiliser à la fin ! Alors, quoi ? C’est qu’elle n’avait pas trouvé l’objet. Ou la personne. Qui la feraient avancer. Et son décor était à peine planté. Elle revint alors à l’endroit où son personnage s’était assise en journée et y pensa.

Lorsqu’elle s’assied au café, elle écrit des cartes postales et des lettres. C’est à la Galoche qu’elle s’assied. Un endroit bien plus sombre que le premier, bas de plafond, le serveur (elle apprendra plus tard qu’il est le patron) avec des cheveux raides, blonds, allant aux épaules est français. Une ambiance qu’elle aime malgré l’odeur de poussière. Le local n’a pas la licence d’alcool. Les clients, en majorité des clientes, elle y revoit un homme d’une cinquantaine d’années, elle apprendra plus tard qu’il est journaliste. Elle savait déjà qu’il s’intéressait aux échecs. Les couleurs de l’endroit un rose sombre, des colonnes carrées, une sorte de petite alcove. Les clientes, des filles, plusieurs d’entre elles avec les cheveux tenant presque à la verticale, l’une les cheveux d’une couleur noire de jais, elle est accompagnée d’un garçon aux cheveux aussi noirs et dressés vers le plafond.

Elle commit une erreur dans la soirée. Comme le dit Gabriel Garcia Marquez dans L’Atelier d’Écriture de Gabriel Garcia Marquez : « C’est inévitable. Même quand on le déguise, tout personnage principal est plus ou moins son auteur. » Et un autre scénariste participant à l’atelier rappelle la citation de Flaubert : « Emma Bovary, c’est moi. »

Bon, cette digression visait à retarder le dévoilement de l’erreur de l’auteur, de moi, et le narrateur de ce récit-même et auteur commenceraient-ils à se confondre ? Aaaargh ! Mais quelle était donc l’erreur ? Elle avait fouillé dans les vieilles lettres écrites à ses parents lors de son arrivée à Montréal, en juin 1979. Suite au prochain épisode.