Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Petit témoignage sur la vie avant internet

Je tente de me souvenir d’une de mes journées de 1990, lorsque nous vivions sans internet et que j’étais encore une joueuse d’échecs. Je vivais dans un studio très éclairé, trop éclairé car il avait de grandes fenêtres orientées à l’est mais elles n’avaient pas de volets. Je me réveillais donc tôt en général et je paressais au lit avec un bouquin. C’est durant un de ces moments de loisirs que j’ai lu Un Cantique pour Leibowitz de Walter M. Miller, un très chouette roman de science-fiction.

À l’échiquier mural en face d’écoliers (1992)

Puis lever, toilette et je buvais un café au lait ou, plus souvent, j’allais le prendre à un des bistrots du coin, munie d’un journal ou d’une revue et de mon petit carnet. Cela dépendait un peu des activités que je prévoyais pour la journée : si je savais que j’allais rencontrer du monde, je restais le matin chez moi. Dans le cas contraire, j’aimais bien me sentir entourée d’êtres humains au moins le temps de mon petit-déjeuner. Quant à mon petit carnet, il me servait à déposer ce qui m’était un peu désagréable : le rappel de démarches administratives, professionnelles ou toute contrainte ennuyeuse, l’état de mes finances pour savoir combien je pouvais dépenser avant ma prochaine rentrée d’argent. Une fois « les choses qui fâchent » écrites, je pouvais les oublier momentanément.

Au café, je bavardais un peu avec le patron, un serveur ou un client, mais pas plus de deux ou trois phrases échangées puis je rentrais et commençais à m’atteler à ce que j’avais prévu pour la journée.

Toutes les semaines, je fréquentais le lavomatique car je n’avais pas voulu encombrer mon studio d’une machine à laver. Ces buanderies automatiques en self-service étaient (et le sont toujours) des lieux bien sympathiques car j’y voyais des gens comme moi, pas trop rangés ou établis, qui avaient encore en eux la fibre nomade.

De retour à la maison, je m’occupais un peu du ménage – seule je ne créais pas grand désordre – et lorsque dix heures sonnait je commençais à donner des coups de fils à la famille. J’appelais ma mère ou mon père que je voyais assez souvent le dimanche, lors d’un repas ou parfois au cercle d’échecs. Également ma tante que je promettais d’aller voir bientôt. Elle vivait dans une maison de retraite à l’autre bout de la ville et j’allais la voir toutes les deux ou trois semaines. En chemin, je passais d’ailleurs à la bibliothèque de son quartier, que j’aimais bien. J’en étais une usagère assidue au point que j’avais été choisie pour faire partie d’un jury de lecteurs.

Il s’agissait aussi de traiter mes affaires administratives ou professionnelles par téléphone ou courrier. Le téléphone était une invention merveilleuse : tant de choses pouvaient être réglées sans avoir à se déplacer ! De retour en France depuis peu, je devais me réhabituer à l’administration française et organiser un agenda de cours d’échecs suffisant pour me permettre de vivre. Assez vite, je réussis à avoir une dizaine d’heures de séances en semaine pendant les périodes scolaires et une poignée de week-ends de formation pour les jeunes champions de la ligue. Cela me faisait une base de revenus et pour le reste je devais compter sur mes gains dans les tournois pendant les vacances scolaires.

Durant mes journées, je passais donc un certain nombre d’heures à m’entraîner avec mes manuels d’échecs et à préparer mes prochaines séances de cours (je préparais des fiches de diagrammes d’échecs et les exercices que j’allais donner aux élèves après une courte démonstration à l’échiquier mural).

Et puis je me faisais la popote. Je vivais seule au début des années 90 et je trouvais essentiel pour mon moral de savoir me faire plaisir avec de bons repas. Cela me fait d’ailleurs penser à mon transistor. À la maison, je possédais une chaîne hi-fi mais pas de télévision (trop peur de la perte de temps) et j’aimais bien écouter de la musique et des émissions de radio. J’emportais d’ailleurs un transistor en tournoi pour mes soirées à l’hôtel. Il était un de mes accessoires essentiels lorsque je partais en voyage. J’écrivais beaucoup de courrier pour le travail mais aussi aux amis, mes amis du Québec que je pensais encore revoir bientôt.

En milieu d’après-midi, je me dirigeais vers le café où l’on jouait aux échecs. J’y faisais quelques blitzs, je bavardais et plaisantais avec des amis. Selon la journée dans la semaine, je donnais des cours dans les écoles en para-scolaire, entre midi et deux et après seize heures, et d’autres jours, plus tard en soirée dans un club d’échecs.

Je n’allais pas en boîte, m’étant rendu compte assez vite dans ma vie d’adulte que je n’aimais pas cela : je n’aimais pas l’alcool ni le son fort. Mais je sortais un peu au cinéma avec un ami ou un autre, et assez souvent au restaurant. Je me permettais des temps de rêveries car il faut bien avouer que j’avais toujours une histoire semi-sentimentale en train.

C’est en 90 également que j’ai subitement été prise par la folie du minitel précurseur d’internet, un gadget bien pire qu’internet car son utilisation coûtait cher – surtout si l’on est joueur ! Je l’ai vite rendu à la Poste et j’ai repris mes marches et mes voyages.

Des blitzs sont des parties très rapides au jeu d’échecs.

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  1. Jean-Pierre Rhéaume

    Beau texte qui raconte une non moins belle histoire. BRAVO !
    JPR

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