Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Qu’est-ce qui fait avancer une histoire ?

Dans un entretien avec Richard Ford par Manuel Carcassonne dans La Revue des Deux Mondes de mai 2014, un passage m’a intéressé, p. 23 :

« […] il y a une phrase d’Emerson […] dans laquelle il dit essentiellement que le pouvoir s’arrête au point d’inactivité et que le pouvoir réside là où vous passez d’un stade antérieur au stade suivant. Le pouvoir réside là où vous sautez une brèche, en quelque sorte. Donc je pense toujours que quand je fais en sorte qu’un de mes personnages traverse une frontière, non seulement j’accélère quelque chose, je sens le pouvoir dans ce mouvement, mais cela devient encore une fois le sujet du livre en soi. Ce que j’ai compris, c’est que quand on traverse une frontière, par exemple pour arriver au Canada, il se produit quelque chose de fort. »

Je me suis amusée en lisant cet entretien car je sentais qu’en répondant aux questions un peu intellectualisantes Richard Ford essayait régulièrement de montrer que dans son roman il se passait aussi des choses, que ce n’était pas un livre ennuyeux. J’ai aussi souri à cette idée de l’accélération au moment de la traversée de la frontière. J’en ai eu une vision de jeu vidéo : vous passez là et vous obtenez subitement des points de force de motricité, un pouvoir presque tangible et dans un jeu vidéo, il serait probablement symbolisé par un icône tel un sceptre ou des éclairs de Zeus, quelque chose de la sorte.

J’ai connu ce sentiment intense dans ma jeunesse lorsque je fermais une porte derrière moi et que je m’en allais vers une destination qui pouvait même être encore vague. Je ne la traduisais pas par le terme de pouvoir mais de bonheur, de liberté, de renouveau de ma vie.

Générateur d’énergie au Brésil – Photo par Ronaldo Morgado Segundo (Wikimedia Commons)

Et en fait, j’arrive là au sujet qui m’intéresse : qu’est-ce qui fait avancer les récits de fiction que l’on écrit ? La question serait d’ailleurs valable aussi pour des autobiographies si l’on veut que le lecteur garde de l’intérêt pour ce qu’il lit et poursuive sa lecture jusqu’à la fin.

La construction des personnages et de l’intrigue est essentielle, sans vouloir mettre de côté la qualité de la langue et le rythme de la narration. Celles-ci sont évidemment à travailler sans relâche. Mais je m’intéresse là au mouvement de l’histoire racontée, à sa force motrice.

John Gardner, dans The Art of Fiction (1983), utilise régulièrement l’adjectif « profluent » et le nom « profluence », termes que je n’ai vus nulle part ailleurs que dans sa prose. À la page 48, il l’explique par « our sense, as we read, that we’re getting somewhere », c’est-à-dire : notre sentiment, alors que nous lisons, que nous arrivons quelque part. Donc l’idée est que le lecteur peut sentir pendant sa lecture qu’il y a quelque chose qui se passe, que l’histoire ou le propos avancent.

John Gardner, mais aussi John Truby, l’auteur de The Anatomy of Story : 22 Steps to Becoming a Master Storyteller (2007) insistent sur la construction des personnages et de leurs adversaires. Ils doivent être construits à partir de leurs besoins, leurs désirs mais aussi de leurs défauts mineurs et de leurs failles (morales). Le lecteur doit savoir ce que les personnages veulent obtenir. En face, les forces adversaires qui s’opposeront à eux seront des personnages qui doivent être aussi soigneusement construits si l’on veut que le récit fonctionne. Ces personnages adversaires doivent représenter quelque chose d’assez fort pour représenter un défi suffisant capable de tirer parti des faiblesses des héros. Dans un roman, il devra se produire un moment culminant où une espèce de bataille sera engagée entre ces deux forces.

Une histoire sans fin

D’autre part, pour que le roman soit réellement mémorable, il faudrait que sa fin soit d’une certaine façon non-conclusive. John Truby parle de « never-ending story », d’histoire qui ne finit jamais. Il suggère qu’un récit ne sera réellement abouti que s’il impose au lecteur l’insurmontable envie de revenir au début du livre pour le relire. Il faut qu’il reste un petit rien de mystère, quelque chose qui, alors que l’on croit être satisfait d’avoir enfin compris ce qui se passait subitement, vous fait vous interroger, vous dire : « mais dans le fond, ce n’est pas encore terminé, ce n’est pas si clair, et si.. ? »

Et les nouvelles?

Mais je pense au genre des nouvelles qui sont des récits bien plus courts. Il y est donc bien plus difficile d’y construire longuement des situations préalables à l’action et des personnages complexes. C’est l’atmosphère, le ton, certaines particularités qui créeront la tension nécessaire. Historiquement, on avait l’habitude de dire qu’une nouvelle se termine canoniquement par une chute, un réel renversement qui surprend le lecteur. Cela revient au fond à l’idée de l’histoire qui ne se termine jamais, qui fait que les questions vont subsister dans l’esprit du lecteur, qui repensera régulièrement à cette nouvelle.

Il n’empêche que nombre de nouvelles contemporaines, au moins dans la littérature anglophone, n’utilisent pas le procédé de la chute, dans le sens de renversement. Les genres évoluent inéluctablement.  Par contre, il est vrai que nombre de nouvelles incluent souvent ce qu’on appelle parfois le réalisme magique, c’est-à-dire des éléments inexplicables, fantaisistes, irréels apparaissant dans un univers par ailleurs réaliste. Il est possible que ce soit une façon de créer cette qualité qui empêchera le lecteur de se dire qu’il a tout compris et qui imposera la nouvelle au souvenir de celui qui l’a lue  — à condition, encore une fois, qu’elle soit relativement bien composée.

Je m’arrête là. Je ne sais toujours pas comment on appellerait en français ce terme de « profluence », je proposerais « force motrice ». Je commence, petit à petit, à trouver certaines combinaisons d’éléments qui me permettent de faire avancer une histoire, mais je cherche encore…


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  1. tout à fait d’accord avec Richard Ford : transporter son personnage ou lui faire rencontrer qqn, c’est toujours une manière de faire avancer. j’ai même écrit un petit texte là-dessus dans un des ateliers de François Bon. Il faut que je le retrouve.
    C’était dans l’atelier écrire-film (date ?)

    La rencontre produit l’incarnation

    Quand on me demande comment j’ai fait, je réponds : la rencontre ; il y a toujours une rencontre au départ. Avant, il y a moi et la petite musique dans la tête, suffisante, rassurante, enivrante. Ça parle, ça tourne, ça se répète à l’infini. Un balbutiement onaniste. Avant, ça apprend aussi, ça engrange, ça accumule, ça prépare, ça attend, ça voudrait sortir mais ça ne sort pas, ou quand ça sort, c’est plat, confus, incompréhensible, désincarné.
    La rencontre produit l’incarnation.
    Je ne parle pas de rencontre amoureuse, simplement de rencontre. Je ne parle pas non plus d’inconnu, ce n’est pas obligatoire ; on rencontre parfois des connaissances. Je parle encore moins de la rencontre avec celui ou celle auquel je prétends m’adresser, rencontre improbable et qui de toute façon viendra après (peut-être). Je parle de la rencontre initiale, celle qui permet à la chose d’advenir. Le lieu importe – vous avez remarqué comme on se souvient des lieux des rencontres – mais il peut être aussi divers que le jardin du Luxembourg, une forêt, une cuisine, un atelier, un dojo, un musée. Il faut un minimum d’activité ensemble, et pas seulement des mots ou des regards : faire quelque chose ensemble, couper un arbre, élaborer un plat, se battre, construire une photo ou une mangeoire à oiseaux. Quelque chose qui implique le corps, les mots s’y ajoutent. Tout part de là : l’envie, l’invention et le courage de la persévérance. Parfois la rencontre se poursuit par une relation. Banale et convenue, on la gardera ou pas, mais elle ne produira pas plus que ce qu’elle a déjà produit. Intense et riche, on la chérira, craignant toujours d’en abuser ; on la gérera avec prudence, laissant au temps, à moi et à l’autre, le temps de renouveler la rareté, d’accumuler de la valeur à échanger. Parfois il n’y aura même pas de relation au sens où on l’entend habituellement, juste une coexistence attentive de moi à l’autre, et de l’autre à moi, de loin, de loin en loin, qui agira comme l’ énergie qui alimente le moteur. La rencontre produit l’incarnation ; ce qui n’était que brumeuses vapeurs de mon esprit peut s’échanger, être compris, partagé, s’incarner pour d’autres.
    Je vous souhaite beaucoup de rencontres.

    Danièle Godard-Livet
    http://www.lesmotsjustes.org

    • Céline Roos

      Oui, j’avais déjà remarqué et lu ta contribution dans cet atelier: http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4737
      Très inspirée! Personnellement, en lisant l’extrait de Ford, j’avais plus « tilté » sur le mot « frontière » que le mot « rencontre » qui est aussi essentiel bien sûr. Je pense à l’écriture et je me dis qu’il faut arriver à donner à ces rencontres, ces personnages que l’on rencontre dans l’écrit autant de matière qu’au personnage premier.

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