J’aime bien les questions, particulièrement dans la fiction. Elles s’adressent à tous, parfois au narrateur et, oserai-je le dire (?), peut-être à l’auteur lui-même. Voici donc quelques questions trouvées dans de grands romans, suivies d’une mini-nouvelle de mon cru : Vivre sans Réponses.

Arlequin poli par l’Amour (1720) par Marivaux;
image tirée de Pierre Carlet de Chamblain
de Marivaux, Théâtre complet.
Paris: Laplace, Sanchez et cie, 1878 ;
photo par Bertall (Wikimedia commons)

Questions d’écrivains ou de leurs personnages ou narrateurs

(sauf indication contraire, je suis coupable de la traduction en français, si l’original était en langue étrangère)

« Que nous est-il arrivé ? Où sont-ils tous partis ? » dans la nouvelle Isis in Darkness (Isis dans la noirceur) du recueil Wilderness Tips (Conseils en Nature) (1991) par Margaret Atwood

« L’écrivain est-il bien plus qu’un perroquet sophistiqué ? » Le Perroquet de Flaubert (1984) par Julian Barnes ; chapitre 1.

« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? » Jacques le Fataliste et son Maître (1765 – 1784) par Denis Diderot.

« ACCOUCHEMENT – Mot à éviter : le remplacer par événement. « Pour quelle époque attendez-vous l’événement ? » » Dictionnaire des Idées reçues (inachevé et publié de manière posthume en 1913 par Louis Conard) par Gustave Flaubert

« Le non n’est pas naturel ? Quelle sotte naïveté ! Le mariage aurait donc de grands charmes pour vous ? » Le Jeu de l’Amour et du Hasard (1730) par Marivaux (acte 1, scène 1)

Je m’arrête là et vous présente ma mini-nouvelle :

Vivre sans réponses

« Les questions en valent toujours la peine. Les réponses, pas toujours. » Oscar Wilde

Une vieille photo montre la petite Clairette coiffée d’un hennin, ce chapeau de princesse ou de fée en forme de cône du sommet duquel s’échappe un voile fin. Elle est assise sur un pot de chambre. De la chambre voisine, elle entend sa maman : – c’est bientôt fini ?

Ce qui m’amène à une des premières parmi les nombreuses questions que Clairette posa au cours de sa vie. Car les questions ont été une des raisons de bien des incompréhensions qui parsemèrent son chemin.

Celle-ci, en l’occurrence, n’était pas posée de manière canonique, mais le ton montant de sa voix à chaque fin de clause illustrait bien sa perplexité : – dans deux moments, euh, dans une seconde, euh, dans trois instants … Clairette avait le don d’énerver ses parents.

Plus tard, elle énerva les profs pour la même raison. Elle ne comprenait pas pourquoi ils s’énervaient car elle était absolument de bonne foi, pensait-elle, et ne faisait qu’exprimer son incompréhension ou une curiosité authentique.

Ce n’est pas qu’aux autres qu’elle posait des questions. Elle s’interrogeait constamment. Ainsi, elle s’était rendu compte, un peu tard (dans certains domaines, elle n’était pas très rapide), que les gens mentaient parfois. Mais pourquoi, se demandait-elle ? Que des personnes supposées amies, des copines d’écoles ou des membres de sa famille acceptent de ne pas se révéler sous leur vrai jour lui semblait un sacrifice invraisemblable. Elle-même voulait être aimée pour ce qu’elle était vraiment. Elle avait encore bien des illusions ne serait-ce que sur sa propre supposée personnalité. Bien plus âgée, elle entendit une phrase qui aurait pu être une des multiples raisons qu’on aurait pu lui rétorquer alors : « Je fais des chansons comme un pommier fait des pommes » (Charles Trenet).

Devenue grande, adulte quoi, elle décida de devenir enseignante car, finalement, c’est quand même avec les enfants qu’elle s’entendait le mieux. Lors de sa formation d’enseignante, après avoir de nouveau bien énervé nombre de ses formateurs et formatrices ainsi que sa tutrice, et j’oubliais aussi ses comparses stagiaires qui n’en pouvait parfois plus de la voir ouvrir la bouche, elle obtint un début d’explication : les questions étaient perçues comme une tentative de prise de pouvoir, une appropriation du territoire qui devait être contrôlé par une personne déterminée, qui n’était pas elle, Clairette, assise à la place de l’élève. Elle-même n’était pas consciente de cela auparavant. Cela l’aida un peu à se contrôler car elle ne voulait certainement pas irriter les gens, cela lui venait naturellement, sans effort ni recherche. Devenue enseignante, elle apprit aussi un peu à se taire, son travail étant de faire s’exprimer les élèves (dans une langue étrangère, soit, mais s’exprimer quand même). Cela lui permit quand même, par procuration, de satisfaire l’enfant curieuse qu’elle avait été.

Finalement, la réponse était qu’il n’y en avait pas de réponses, ou qu’elles étaient nombreuses, et que la vie consistait dans le plaisir de faire ses propres recherches.