Rencontres de passants

Cet été : Un monsieur en veste rouge bordeaux que j’avais dépassé tout à l’heure en chemin vient de s’arrêter devant moi et m’a dit : « Dix-sept bonjours et dix poignées de main. » C’était le résultat de sa sortie entre sa maison de retraite et le bureau de tabac. Dix-sept personnes l’avaient salué et il avait pu serrer dix pinces ! Il m’a dit qu’il était né en 47, ce qui veut dire qu’il n’a que quelques années de plus que moi mais il boitait fortement et marchait avec une canne, avec hésitation. Il a mis quelques secondes pour négocier une descente de trottoir. Il semblait aussi avoir un problème de dentition et sa parole, bien que dynamique, avait quelque chose de pâteux. Ses traits aussi, légèrement bouffis, étaient ceux de quelqu’un qui boit trop ou a trop bu. Il était charmant et parlait avec un accent alsacien très prononcé. Il le parle probablement mieux que le français. Typique aussi de l’alsacien, son humour, à base de jeux de mots que je n’ai pas tous compris mais il y avait quelque chose avec « dimanche, on mange (manche) » et un autre dont je ne me souviens plus.

À moi, à moi, m’sieur ! En chemin j’ai eu une conversation avec une dame très sportive accompagnée d’un Golden Retriever de six ans qui haletait beaucoup mais elle m’a assuré lui avoir permis de se baigner avant de courir. Elle m’a raconté que ces chiens étaient des nageurs : autrefois ils accompagnaient les chasseurs et leur mission consistait à récupérer les canards que les chasseurs avaient abattus. Et puis encore une rencontre entre deux chiens presque en face de moi.

Strasbourg – Place de la République,
vue sur la bibliothèque universitaire
Photo par TxllxT (Wikimedia Commons)

Rencontres biblio-idéales

J’ai assisté à une rencontre entre beaux parleurs, intellectuels, philosophes dans le cadre de l’évènement des Bibliothèques Idéales de Strasbourg. À 10h, le 14 septembre, le thème déclencheur de leurs prises de parole était la phrase de Françoise Sagan : « La littérature m’a toujours donné cette impression qu’il y avait un incendie quelque part, et qu’il me fallait l’éteindre. »

Toutes mes excuses par avance si je me trompe en attribuant une phrase au mauvais auteur ou que je transforme une assertion sans le vouloir.

Adèle Van Reeth a replacé cette phrase dans son contexte (elle est tirée d’un recueil compilant des entretiens accordées par Françoise Sagan: Répliques). Françoise Sagan l’aurait prononcée après avoir lu les Illuminations de Rimbaud. Et, en fait, la citation est tronquée, il y manque le mot partout : « La littérature m’a toujours donné cette impression qu’il y avait un incendie quelque part, partout, et qu’il me fallait l’éteindre. »

Nicolas Léger mentionne que cette citation lui évoque une vocation, un appel de l’écrivain, également un sentiment d’urgence, qu’il faut éteindre l’incendie. Cela ne lui semble pas une évidence.

Adèle Van Reeth, ainsi que ses interlocuteurs, Raphaël Enthoven, Dorian Astor, Michaël Foessel et Nicolas Léger, étaient tous un peu gênés à propos de ce rôle de pompier que la phrase semblait attribuer à l’écrivain.

Selon Michaël Foessel, l’idée que l’écriture, la philo n’auraient pas leur fin en elles-mêmes, est émouvante. Que quelque chose demande à être raconté, que le monde nous convoque. L’idée serait-elle d’apporter un apaisement, une réconciliation par le langage avec quelque chose qui n’a pas encore de mots ? Il a rappelé qu’on peut aussi écrire pour mettre le feu.

Adèle Van Reeth s’intéresse au discours des écrivains sur leur propre travail. Quel geste conduit à l’écriture ? Coucher sur le papier la chose que la personne n’arrive pas à identifier. Tous les écrivains répètent : je n’arrive pas à …

Dorian Astor a été frappé par « quelque part, partout », peut-être très loin, a-t-il ajouté. Il a évoqué le sixième sens des animaux, l’instinct, capteur de dangers. Dans la lecture et l’écriture, ce qui s’apprend est ce sixième sens pour détecter les incendies lointains. L’instinct animal pour l’incendie qui couve. Les écrivains sont aussi des pompiers pyromanes parfois. Les philosophes ont cette prétention d’aider à éteindre quelque chose. D’aller vers la sérénité avec des moyens si formidables, si difficiles. Il y a un niveau d’exigence terrible dans le stoïcisme. Per aspera ad astra. « Par des sentiers ardus jusqu’aux étoiles. »

Pour Raphaël Enthoven, l’incendie que l’on couve trouve dans la lecture un sentiment d’apaisement. La lecture permet l’examen du chagrin. Les douleurs ont déjà été traitées, disséquées. D’où un sentiment de reconnaissance. La Paix. Des douleurs intéressantes.

Un même livre peut-il donner un apaisement intérieur et provoquer un incendie public ?

Est mentionné le roman inachevé de Roberto Bolaño 2666 : meurtres au Mexique, récit de la condition humaine. Que peut dire la littérature de la condition humaine ?

Adèle Van Reeth : La conscience de sa propre mort. Désir d’ouvrir les yeux plus grands. La tragédie que nous ne sommes pas ici pour durer. La littérature et l’écriture permettent une dilution de la douleur de la solitude face à la mort. En 2019, nous sommes au bout de la distinction entre littérature et philo, elle est caduque. La philo n’a pas le monopole du questionnement.

Pour Raphaël Enthoven, il y a deux modalités d’apaisement : – éteindre les passions (tu n’es pas tout seul à souffrir, à avoir souffert), – par l’affirmation de nos douleurs grâce à la compagnie d’un auteur qui ne ment pas. Mentions de l’Éthique de Spinoza, de Camus à la lisière de philosophie et littérature.

Michaël Foessel s’intéresse à comment la parole récidive. Voir son livre Récidive. 1938, PUF, 2019

Il attaque cet autre discours de type journalistique, cette rhétorique qui dit que le fascisme ne représente pas un danger pour nous. La fonction de la littérature est aussi celle de discourir. Deleuze déclare que l’écrivain est quand même responsable du monde.

Ce n’est pas que la littérature n’ait qu’une fonction sociale, mais Foessel s’étonne qu’il n’y ait pas de Zola actuel en France.

La fonction de la littérature de nommer la chose. S’étonne du défaut de discours, d’imaginaire pour rendre compte du fait que nous dansons sur un volcan. La littérature pourra-t-elle nous aider à…

Dorian Astor revient à la question de l’animalité. Il ne croit pas au fait que la spécificité de la condition humaine soit le langage de la littérature et la conscience de la mort. Chez Giono, il y a une description de l’épidémie de choléra. Nous sommes entièrement traversés par quelque chose de non-humain. La mort est intégrable, n’est pensable que dans son rapport inhérent à la vie.

Écologie : on découvre que nous ne somme pas les maîtres possesseurs de la nature. Nous pouvons être balayés. Mais les premières victimes sont les animaux (Amazonie).

Si on écoute les voix alternatives, elles sont partout. Tous s’expriment. Mais la condition humaine est en fait une condition de surdité. La littérature nous permet d’être auditeurs. Quels auditeurs sommes-nous de ceux qui s’expriment en plus-qu’humain ?

Adèle Van Reeth enchérit:  L’exponentiel de la peur. Question de l’écrire pour donner le droit à quelqu’un de parler par nous-même. Double problème : – celui qui écrit pour quelqu’un. Rapport toujours déceptif à l’écriture. Comment est-ce conciliable avec l’idée de parler pour un autre ?

Mais Zola a aussi écrit des romans, pour lui-même.

L’acte même d’écrire n’est pas une décision. Nous devons apprendre à écouter.

Dorian Astor : À la place de ou en faveur de. Deleuze a essayé de remplacer la représentation par l’expression. Une musique parle pour moi, elle ne me représente pas. À quel point une politique pourrait-elle être expressive ? C’est une affaire d’invention du langage.

Inventer, exprimer : le contraire de représenter. La majorité n’est pas le multiple. Il est important de poétiser le politique. La littérature ne représente rien ni la musique. Même si Leibnitz avait voulu être l’avocat de Dieu.

Rencontre avec moi-même

Que pensais-je pendant que j’écoutais ? On n’a pas toujours le temps de penser si l’on écoute avec attention. Mais m’est venue l’idée suivante, qu’il n’y ait pas un Zola actuel, en nos temps troublés, n’est pas prouvé : peut-être n’est-il pas publié, ou distribué ? Le monde de l’édition a bien changé depuis le temps de Zola. Et puis il a aussi été décrié, certains considérant qu’il n’était pas un vrai écrivain. De plus, il y a Le Clézio qu’Adèle Van Reeth a quand même mentionné vers la fin de la rencontre. Et m’est venue la phrase de la chanson : « Les cahiers au feu et la maîtresse au milieu ! »