Je viens d’aller prendre un café dans une pâtisserie du quartier et j’y ai terminé de lire Rêves de Rêves (1992) d’Antonio Tabucchi, où il imagine vingt rêves de certains de ses écrivains et artistes préférés. François Bon l’avait suggéré comme lecture en préparation à la deuxième proposition de l’ atelier des 4000 mots (indice : allez voir le site du Tiers Livre).

S’il est un écrivain qui a alimenté mes rêves, c’est bien James Joyce. J’avais étudié Dubliners (1914) pendant mes études d’anglais. En français, le titre est devenu Les Gens de Dublin.

Les gens de Dublin (Wikipédia)

Et comme je suis d’un naturel un peu râleur, j’avais interprété une de ces histoires courtes d’une façon bien différente de celle de la plupart des critiques. Cela m’a inspiré la petite parodie que voici :

Le voyage qu’Eveline n’a pas fait

Pour tous les observateurs, si Eveline n’était pas partie, c’est qu’elle avait été pétrifiée par la peur. Comme une bête blessée, elle s’était tenue muette agrippée à la rambarde de métal, et n’avait pas répondu à l’appel de Franck. Franck avait déjà embarqué. Normal, puisqu’il était marin. Mais ils s’étaient pourtant fait des promesses. Il lui avait promis une nouvelle vie où elle serait libérée de sa triste suite de devoirs et de soins à apporter à son grincheux de père. Elle lui avait promis de le suivre et de devenir son épouse.

Elle s’était décidée à venir à l’embarcadère après avoir entendu sa mère, comme si elle était encore vivante, prononçant ses derniers mots incompréhensibles, ceux de l’époque de son délire. Elle avait passé des heures dans la morne après-midi, dans la demi-pénombre de leur triste foyer, maintenant que ses frères n’étaient plus vivants et qu’elle ne percevait plus que la poussière et les souvenirs qui lui serraient la gorge.

Elle s’était souvenue des douces attentions de Franck, de la soirée où elle l’avait accompagné à un spectacle romantique chanté, où elle s’était sentie émue de se trouver là avec lui. Mais aussi de la haine que son père avait pour lui, celui qui, pensait-il, n’était qu’un vaurien, un de ces types qu’il connaissait bien.

Elle s’était demandé si comme sa mère, elle n’allait jamais faire que travailler, sans jamais rien obtenir en récompense que des récriminations. Même au travail, la contremaîtresse ne cessait de lui faire des remarques ! Celle-ci ne serait pas malheureuse de la voir partir et cela confirmerait bien ce qu’elle pensait d’elle. Et l’argent qu’elle ramenait et qu’elle donnait entièrement à son père, il fallait qu’elle insiste pour en avoir une petite portion pour acheter de quoi faire les repas.

Mais en fait, ils se trompaient tous. C’était vrai, qu’elle rêvait de ce voyage romantique avec Franck. Mais là-bas, dans ce pays au-delà des mers, qu’allait-elle donc faire sinon servir son homme ? Elle ne parlerait même pas la langue du pays ! Il fallait rester ferme ! Son père ne serait pas toujours là pour lui prendre son salaire. Il n’était déjà plus capable de porter la main sur elle. Si elle voulait être active, avoir un rôle et devenir une dame, ce n’était qu’ici, à Dublin, qu’elle le pourrait. Tant pis pour la grande histoire d’amour ! Elle décidait de s’aimer elle-même, d’avancer avec tous les moyens qu’elle avait à sa disposition. Et cet avenir, c’était bien ici, à Dublin, qu’il pourrait se réaliser !