Céline Roos

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Souvenirs de fac

Un jour, je me suis inscrite à la fac d’anglais.

Image par Andrew Tan de Pixabay

À l’époque, je n’avais aucune idée que cela m’amènerait à devenir professeur d’anglais. J’étais surtout attirée par la littérature et j’avais une envie d’étudier à un niveau plus poussé. Depuis des années, j’essayais de rester éveillée d’un point de vue intellectuel et je lisais beaucoup, de façon hétéroclite, anarchique mais je me rendais compte qu’il me manquait un certain nombre d’outils pour m’aider à penser. Mais aussi, je savais qu’il me fallait changer d’orientation professionnelle car je ne pouvais plus concilier ma vie de joueuse d’échecs professionnelle avec ma vie de mère. Je voulais donc aussi faire des études pour obtenir des diplômes qui me permettraient de retrouver du travail. Je n’avais que le bac dans ces années et mon niveau et mes titres aux échecs ne m’assureraient plus, à l’âge de quarante-cinq ans, un travail intéressant.

J’allai à la fac, je suivis les cours et j’étudiai avec enthousiasme même si je n’étais pas munie de la méthodologie que les jeunes bacheliers avaient acquis pendant leur scolarité. Lors de ma formation première, l’on n’apprenait pas vraiment de la même manière, il me semble. Je n’en suis pas si sûre mais je crois bien que les concepts de narratologie, les idées initiées par Saussure n’imprégnaient pas alors la pensée de nos enseignants et examinateurs. L’on n’attendait pas la même chose qu’actuellement dans nos rédactions, commentaires de texte et dissertations littéraires.

Comparativement aux étudiants plus jeunes, je bénéficiais de l’avantage d’avoir beaucoup plus lu qu’eux, de celui de mon expérience professionnelle et de ma passion pour tout ce que j’entreprenais. J’étais également assez sûre de moi car j’avais déjà quelques réussites à mon actif. Mais je n’étais pas en compétition avec eux, ce qui me convenait parfaitement.

J’avais, pendant de longues années, rêvé d’être à nouveau assise dans un grand amphi de fac. J’aimais cette image de grand espace, avec ces lignes d’étudiants aux regards descendant vers l’estrade centrale où un intervenant officierait devant un immense tableau à l’aide d’un vidéo-projecteur et d’un micro. Je n’avais pas pensé au froid que les immenses fenêtres laisseraient pénétrer durant les mois d’hiver. Il y avait aussi les salles de TD, plus petites, assez inconfortables, dans des bâtiments préfabriqués. Dans ces salles, notre travail était plus actif et ne consistait pas uniquement à absorber et copier des cours magistraux. Les séances étaient souvent intenses, pour moi en tous cas : Tds de version, de thème, de grammaire, de linguistique, de phonétique, de civilisation des USA et Royaume-Uni, de commentaire de textes littéraires, de dissertations littéraires ou de civilisation, etc.

Ce qui m’a surpris a été que, hormis lors de mes préparations au Capes et à l’Agrégation, je n’ai pas eu d’enseignement concernant la poésie et, même au Capes et à l’Agreg, en ce qui concernait la civilisation des pays anglophones, je n’ai eu aucune indication à propos d’aucune école de discipline historique.

Je retrouvai l’étonnement que j’avais déjà ressenti plus jeune devant la passivité et le mutisme de la plupart des élèves et étudiants. Je devins à nouveau celle qui osait poser les questions et probablement jugée par certains comme pénible, par d’autres comme audacieuse et stupide.

Nous avions aussi beaucoup de travaux à faire à la maison et à rendre et qui seraient notés en contrôle continu.

Quelques souvenirs encore vivaces :

Le couloir était agréablement frais après la chaleur du dehors. Par contre, il n’y avait pas de chaises et la salle du club de langues était fermée. Avec ma fille de quatre ans, nous étions assises par terre, elle coloriant dans son album. J’avais rendez-vous à 13h30 avec mon professeur de thème. C’était mercredi, je n’avais pu faire autrement qu’emmener la petite.

Le couloir était désert, les portes fermées. Une seule s’ouvrit brièvement quand un autre professeur me demanda, avec un regard dubitatif, ce que nous faisions là. Nous attendîmes encore une dizaine de minutes avant que M. D. arrive. Il nous regarda, surpris que je sois accompagnée d’une enfant, nous fit entrer dans son bureau et s’adressa à ma fille comme si elle était une pré-adolescente alors qu’elle n’avait que quatre ans. Je m’interposai, dit l’âge de ma fille et ajoutai – toujours ma tendance à gaffer – : « Vous n’avez pas d’enfant ? » Il répondit que si, il avait deux garçons. Il n’avait pourtant pas l’air de s’y connaître en enfants. J’avais été mal notée à l’épreuve de thème du partiel du premier semestre et j’étais venue demander au professeur où j’avais failli. L’explication fut rapide : il me montra deux énormes erreurs grammaticales dont je rougis. Ce devait être le stress de l’examen.

Je me rappelle aussi une occasion où je m’étais approchée d’un petit groupe de jeunes femmes que je connaissais un peu et qui acceptaient de m’adresser quelques mots parfois. J’avais du mal à m’intégrer. Mon âge créait probablement une barrière aux yeux des étudiants. La conversation était engagée entre deux d’entre elles, l’une des deux dont une jambe était constamment en mouvement, de façon nerveuse. La première disait que plusieurs étudiantes étaient simplement en fac dans l’attente de se marier.

Je n’étais pas la seule à être plus âgée. Je devais reconnaître que le père de ma fille s’était montré assez compréhensif et avait respecté mon désir de reprendre des études, à la différence du mari de l’autre étudiante plus âgée qui, lui, exigeait que rien ne change dans le fonctionnement de leur foyer du fait des études de sa femme. J’ai pu la calmer, un jour d’examen, quelques minutes avant le début de l’épreuve alors que je la voyais, terriblement stressée. Les simples mots : « Quel que soit ton résultat à l’examen, il ne changera rien à ta valeur » l’ont soulagée et elle a pu composer en sérénité. Pourtant, je ne crois pas l’avoir encore rencontrée par la suite.

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  1. C’est très agréable à lire, touchant et instructif, ces plongées dans tes souvenirs. j’ai repris moi aussi des études, pour le plaisir, mais très assidûment et j’ai vécu ce décalage avec les jeunes. Tu sais que tu devrais écrire ta vie, elle est passionnante. As-tu vu mon post sur la proposition de Janette Bertrand « écrire sa vie » http://centreavantage.ca/ecrire-sa-vie/
    ses petites vidéos valent bien celles de François Bon…et elles sont beaucoup plus courtes.

    • Céline Roos

      Merci pour ton commentaire, Danièle! Je me rappelle que tu avais mentionné ce site. Il faudrait que je relise ce que tu disais à son propos. C’était sur ton site ou sur ton mur Facebook?

  2. Alain Roos

    Intéressant et touchant, j’ai vécu des situations similaires…
    Merci Céline, à bientôt, bises.

    • Céline Roos

      Coucou Alain! Très contente de te voir visiter mon blog! Bises!

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