Céline Roos

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Souvenirs tenaces

Une mini-nouvelle, aujourd’hui : Souvenirs Tenaces

Il serait en quelque sorte bloqué par ses souvenirs ? La galère et le frisson de l’interdit, celui de la rencontre improbable, des substances illicites, des fantasmes momentanément assouvis, des batailles remportées, de l’indépendance gagnée … bien trop vague de le dire comme cela. Il lui était heureusement resté un petit brin de sociabilité et il avait de temps en temps envoyé des cartes postales ou téléphoné à ceux qu’il aimait.

Ce serait pour cela qu’il n’arrivait pas à poser ses mots ? Sa vie aurait dévoré son imagination ou sa faculté d’expression ? Au début, cela avait été dans l’idée de partir en vacances qu’il avait rapidement fourré dans son back-pack quelques vêtements, des traveller chèques, une petite trousse de toilette, une deuxième paire de chaussures. Il avait ajouté un sac de couchage et, muni de son passeport, s’était rendu à la gare pour rejoindre par train l’aéroport d’où il partirait pour New York. Cette idée lui était venue lorsqu’on lui avait annoncé au travail qu’il était pressenti pour une promotion. Il avait alors posé quelques jours de congé. Combien, déjà ? Une semaine peut-être …

Il avait été un rédacteur compétent, capable de rédiger aussi bien des rapports valorisants d’actions passées que des propositions de projets ambitieux. Les membres du comité de direction s’étaient disputés ses talents. Et pourtant maintenant, il n’arrivait plus à écrire. À peine avait-il entamé un paragraphe, qu’une idée déplacée venue du temps passé surgissait, une image affriolante, le rire d’une amante charmante même si déjantée, un souvenir dans le noir sur un toit rendu glissant par la pluie (avait-il vraiment vécu cela ou était-ce un fantasme ?). Et sa manne épistolaire se tarissait. Comment pouvait-il écrire ce que ces gens attendaient, ce qui lui paraissait si fade, si faux ?

Ses « vacances » avait duré quelques années, un brin plus que prévu, quinze ans. Puis, il était rentré puisque c’était l’évolution prochaine évidente, la plus logique, la moins lâche. Il avait alors décidé de se rapprocher de ceux qui ne comprenaient pas ce qu’il faisait là-bas. Il avait rejoint le troupeau, le petit agneau. Au bercail, presque réconcilié. Quid du vieux bélier à présent ?

Il n’était pas sûr de prévenir de ce qui se passerait lors de sa prochaine mutation. Il en sentait les prémisses. Quelque chose en lui-même frémissait. Mais bon, et cet article sur les vacances des fonctionnaires, il s’y mettait maintenant ? Il fallait bloquer les souvenirs et s’en défendre.

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  1. très réussie !

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