Il est difficile de ne pas penser à la retraite à cause du climat social actuel, des manifestations, des annonces du gouvernement et de discussions sur les forums divers. Le sujet (plus précisément, celui des pensions de retraite) me met pourtant parfois d’humeur chagrine. Pour l’oublier, il faudrait peut-être cesser d’écouter et regarder les nouvelles de la télé et de la radio.


Actrices en scène au Théâtre du Globe de Silvano Toti
Représentation de la Mégère Apprivoisée
Rome en 2004. Albarubescens (Wikimedia Commons)

Hommage à cette directrice d’école qui s’est suicidée récemment, accablée de responsabilités. Je n’ai pas été chef d’établissement mais je sais qu’ils sont écrasés de travail. C’est presque la même chose pour les enseignants des écoles, des collèges et des lycées. J’ai heureusement pu partir à la retraite, un mois avant mes soixante-cinq ans. Je n’étais pas assurée de gagner une pension raisonnable, non, je l’avais calculée à l’avance : elle s’élève à bien moins que le montant du seuil de pauvreté, complémentaires incluses. Je ne regarde pas de trop près, je ne veux pas me fâcher.
Je dis que j’ai heureusement pu partir à la retraite car, plus d’une fois, j’ai pensé que ce n’était pas juste de travailler aussi durement. J’ai pensé qu’il valait mieux m’arrêter pour avoir des chances de vivre un peu plus longtemps et ne pas être complètement épuisée, au moment où je serais radiée des cadres, hors de fonction. Hors de fonction peut signifier plusieurs choses, n’est-ce pas ?

Je vis de mes économies et d’une pension de retraite très minime. Je mène pour l’instant une vie de patachon modeste, me payant de petits luxes, tel un intermède à la pâtisserie mais je ne me permets pas de grandes dépenses, voyages, etc. J’aurais aussi envie de sortir plus mais ce n’est pas raisonnable. Chaque fois que je sors, je dépense de l’argent alors que je devrais économiser ou gagner de l’argent car je dépense beaucoup plus que je ne gagne, ce qui n’est pas vraiment étonnant, me direz-vous.

Ne vous y trompez pas : je suis contente d’avoir pris ma retraite. Elle me permet de m’occuper correctement de mes animaux et de tenter de me réaliser dans une nouvelle activité, aujourd’hui l’écriture.

Le temps

Presque rien à faire quand on est à la retraite ? Non, même si on n’est plus employé et que nos tâches ne sont pas fixées par un contrat avec l’employeur, il y a toujours beaucoup de choses à faire mais nous devons nous discipliner nous-mêmes (nous, les retraités.) Même à la retraite, j’arrive parfois à me sentir débordée.

L’exil de la vie active

En raison de la sortie du monde du travail, deux dangers se présentent principalement pour le retraité en plus de la perte de revenus : un certain isolement social et une diminution de l’activité physique.

L’activité physique :
J’ai remarqué que l’on perd du mouvement, de l’action et qu’il faut faire attention à ne pas s’encroûter physiquement. Une semaine, alors que je ne me sentais pas très bien, j’avais été un peu plus sédentaire et j’en avais ressenti les effets nocifs pour ma santé assez rapidement. Il faut absolument bouger, se donner des raisons de sortir et de faire de l’exercice.

La vie sociale :

On perd une certaine vie sociale. Il m’arrive à présent de ressentir un sentiment de solitude. Je travaillais tellement et si j’avais certaines relations amicales au travail, elles n’y ont pas survécu. Mes collègues, comme je l’étais, sont bien trop investies dans leur travail et leur vie de famille.
J’ai heureusement toujours été bavarde et je n’ai pas attendu mon âge actuel pour entamer des conversations avec des inconnus. Les bus sont des endroits intéressants et la différence pour moi, aujourd’hui, est que je ne les prends plus aux mêmes heures. Ainsi, il y a un mois environ, j’ai bavardé avec ma voisine, une charmante dame algérienne qui disait être retraitée aussi et avait fait des ménages. Elle disait qu’elle avait grossi depuis qu’elle était à la retraite. Je lui ai parlé de Sport santé sur ordonnance. Petits trucs entre retraités.

On perd certainement aussi un sentiment d’utilité dans la société. Je vais reprendre en janvier une activité bénévole : du FLE pour des primo-arrivants.

Quels sont les points positifs ?

Aujourd’hui, je consacre une grande partie de mon temps à la lecture et à l’écriture. J’en avais déjà fait un petit bilan dans l’article Les Vacances de la Toussaint et une mini-nouvelle.

Cette année, en changeant d’ordinateur, j’ai décidé d’abandonner Windows pour adopter un système d’exploitation Linux Mint. Dans le passé, lorsque je changeais d’ordinateur, je m’empressais de recopier sur le nouveau mes signets que j’avais sur l’ancien pour surfer sur internet. Cette fois-ci, je ne l’ai pas fait car, n’étant plus enseignante d’anglais ni joueuse et enseignante d’échecs, mes centres d’intérêts ne sont plus les mêmes. À présent, je m’intéresse principalement à l’écriture et à la littérature de langue française.

Il s’agit, si on l’a perdu, de retrouver un but à l’âge de la retraite

Les tentatives qui n’ont pas marché

J’ai essayé de créer un groupe d’écriture en utilisant le site MesVoisins : j’ai proposé des rencontres entre personnes qui aiment écrire. J’ai bien rencontré deux ou trois personnes, mais une seule d’entre elles avait réellement cette même envie de partager son goût de l’écriture. Les autres cherchaient surtout des personnes avec qui bavarder.

J’ai tenté de trouver des petits emplois après mon abandon de mon activité d’écrivain public dans l’association où j’occupais cette fonction depuis trois ans mais ma candidature n’a pas été retenue.

J’ai participé à quelques concours de nouvelles mais aucune de mes nouvelles n’a été primée. J’ai publié un e-book : un recueil de nouvelles, mais je n’en ai vendu qu’un.

Conclusion temporaire

Malgré ces petits échecs, et le doute régulier que j’ai quant à ma capacité à progresser dans mon écriture, j’ai quand même réussi à écrire environ soixante-dix textes publiés sur le site Atramenta et à faire vivre ce blog (qui contient aujourd’hui plus de cent articles). J’ai en particulier trois nouvelles en train, que j’écris par épisodes, celle de mon Professeur Lumière, une intelligence artificielle tentant de trouver sa place dans le monde de l’éducation, celle de Hannah, une jeune femme fauchée, qui ne trouve pas encore sa place dans la société, et celle dont le titre actuel est « Dans les Coulisses » où j’essaye de recréer l’ambiance du monde théâtral de la Renaissance. Je reprends prochainement une activité bénévole où je me rendrai un peu plus utile et où je participerai à nouveau à la vie de ma ville. Je ne suis encore qu’une jeune retraitée. Ce n’est qu’un début !

Voici d’ailleurs une courte suite de ma nouvelle Dans les Coulisses. Pour son début, voir ici

Le Prologue

Lorsque Faraud Brand s’avança dans la salle d’honneur, les regards ne se tournèrent pas immédiatement vers lui. Une dame fort belle, d’apparence digne et sage devait être la reine car elle semblait rayonner de force et d’intérêt. Le bourgmestre et le maître des tisserands, tous les meilleurs artisans de la ville étaient assis de part et d’autre du siège royal et entre eux s’étaient intercalés des suivantes et des chevaliers qu’il ne reconnaissait pas. Tous semblaient faire bonne chère, les coupes de vin ne restaient pas longtemps vides. En plus de la vingtaine de personnes attablées, de nombreux serviteurs traversaient la salle, remplissaient les verres, apportaient des plats alors que d’autres restaient simplement tranquilles le long des murs à regarder le saltimbanque qui ordonnait à ses deux chiens savants d’enchaîner des salutations, des sauts, des figures acrobatiques. L’humeur paraissait être à la liesse mais chacun savait que le temps n’était pas à l’insouciance.

Faraud fit encore deux pas et tapa trois fois sur le sol de son bâton. Le saltimbanque et ses chiens s’éclipsèrent, vers les cuisines sans doute. Lorsqu’il sentit les regards converger vers lui, Faraud exécuta trois profondes révérences avant de prendre une pose avantageuse et de déclamer :

Ô très nobles dames et seigneurs, entendez l’histoire très vraie du grand roi Bertrand qui, au terme d’un règne béni par le Très-Haut et par tous les pénitents et les mécréants du royaume pour ses faits d’armes et ses prouesses valeureuses, eut à affronter dans son grand âge de cruels tourments. Vous verrez comment ses féales filles et leurs époux disputèrent à des félons le trône lorsque la roue de la fortune lui fut contraire. Vous jugerez leurs actions.

À Dieu ne plaise que cette histoire vous offense d’aucune façon ! Si par malheur tel était le cas, n’en tenez rigueur qu’à notre balourdise et stupidité et non à quelque volonté de vous manquer de respect !

D’un geste gracieux, la reine lui signifia son écoute bienveillante et il se sentit rasséréné. Faraud exécuta une dernière révérence et sortit de la pièce en reculant puis se précipita dans la salle d’apprêts pour se maquiller et enfiler le costume de son personnage, le comte d’Alfi, époux de la princesse Désirée, la deuxième fille du roi. Pendant ce temps, trois acteurs entraient sur scène, qui jouaient le duc de Bretagne Côme, époux de l’ainée, Gersande, Éloi, le fils du comte de Bourgogne, qui était promis à la troisième fille, Ludivine ainsi que le chevalier Fleury, au service du jeune Éloi.

Il devait se dépêcher car il allait entrer en scène en même temps que le roi Bertrand. C’était Guillaume qui jouait le roi ce jour. En raison de leurs âges, ils étaient les deux seuls à pouvoir jouer ce rôle. Faraud espérait que Guillaume n’avait pas trop bu mais, dans le fond, si ses paroles vacillaient on pourrait le mettre au compte de la sénilité du vieillard dans la pièce. Guillaume était justement en train de regarder par l’entrebâillement de la porte comment se déroulait le début de la première scène. Faraud le rejoignit, lui donna un petit coup de coude pour lui signifier qu’il était là.